Culture - Editoriaux - Histoire - Société - Sport - 11 juillet 2018

Les Bleus en finale : vingt ans après, rien n’a changé, vraiment ?

Le storytelling est parfait et Didier Deschamps en est la pièce maîtresse, le passeur idéal de la glorieuse mémoire de 1998. Le Figaro fait sa une avec les deux photos du jeune joueur d’alors et du sélectionneur d’aujourd’hui, réincarnation d’Aimé Jacquet, avec sa discrétion, son sérieux d’artisan. L’histoire de cette équipe qui commence doucement et court à la victoire. Une équipe attachante, modeste comme il faut avec ses Varane, Lloris, Griezmann, Pavard, Giroud et Mbappé. Et puis cette demi-finale, un Président Macron qui exulte, surjouant son rôle de Jacques Chirac.

Et donc la liesse partout en France, dans ma petite ville du Sud-Ouest comme sur les Champs-Élysées et partout en France. Les drapeaux, les refrains.

Pour avoir vécu les deux événements et m’être mêlé à ces foules de soirs de victoire, la différence est nette, l’unanimité moins unanime. Disons-le tout de go : la France des quartiers ne s’est globalement pas mêlée à la liesse populaire, comme dans ces nombreux cafés orientaux qui ne retransmettaient même pas le match, histoire de dire : « Ceci ne nous concerne pas. Ce n’est pas notre équipe, pas notre drapeau. » Vous me trouvez rabat-joie ? Lisez Le Monde :

La foule est maintenant sortie des bars et des immeubles pour se déverser dans les rues. Plus excitée qu’en 1998, peut-être moins familiale, un peu moins bon enfant. Moins mêlée, également, aux jeunes gens des quartiers périphériques.

À vrai dire, nous savons, depuis les grandes manifestations de deuil national de 2015, que la France des quartiers ne s’est guère associée à ces moments patriotiques, qu’elle a fait symboliquement sécession. Certes, le foot peut essayer, par le mythe hérité de 1998 d’une France black-blanc-beur, de conjurer cette sécession. Mais on sait que cela n’agira qu’à la marge. Tant mieux si la figure de Mbappé, l’enfant de Bondy d’origine camerounaise et algérienne, peut tirer des jeunes des quartiers vers le haut et le dépassement de soi, au service de la France.

Mais en 2018, la naïveté n’est plus de mise et l’on ne peut oublier, même après la dernière gorgée de bière d’un soir de demi-finale, les fractures de plus en plus sanglantes de la société française minée par les communautarismes et l’islamisme. Car que s’est-il passé durant ces vingt ans où, avec Didier Deschamps, nous avons pris des cheveux gris ? La France multiculturelle de 1998 attendait-elle, pieusement conservée, que Deschamps et Macron viennent la décongeler dans la chaleur d’un soir de juillet ? Non, l’Histoire n’a que faire des mythes de nos communicants. Et depuis 1998, de Didier Deschamps à Didier Deschamps, l’Histoire de France fut marquée par les émeutes urbaines de 2005, l’arrivée au pouvoir de Sarkozy sur le programme que l’on sait – mais qu’il n’appliquera pas – et puis, en 2012, par Mohammed Merah qui a fait entrer la France – qui ne voulait pas vraiment le voir encore – dans un autre cycle : Charlie, Bataclan, Nice, père Hamel, colonel Beltrame, un cycle malheureusement inachevé qui a redonné au patriotisme, à la « Marseillaise » et au drapeau tricolore une autre gravité que la superficialité bon enfant à laquelle les réduisaient les soirs de foot, quand tout allait encore bien. Quand tout allait bien, en 1998.

1998-2018 : vingt après, nous savons que le foot ne suffit pas à faire une nation, surtout quand celle-ci est gravement fracturée. Et la liesse différente d’hier soir, dans ses « Marseillaise » plus graves, dans sa confusion, jusque dans ses espoirs et ses dénis, le montrait aussi.

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