Editoriaux - Le livre de l'été - Livres - 18 août 2018

Le livre de l’été : Les Grands Excentriques, de Nicolas Gauthier (6)

Bela Lugosi : Pour le vampire et le meilleur

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Comme chaque année, à l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre des extraits de livres. Cette semaine, Les Grands Excentriques, de Nicolas Gauthier.

En 1945, la fête est finie. Et si l’économie américaine se retrouve florissante, la carrière de Bela Lugosi l’est de moins en moins. Son temps est passé et, à force de recycler le seul rôle l’ayant rendu célèbre, celui du comte Dracula, il ne tourne plus que des films mineurs ; puis tant de navets que sa fin de carrière a désormais tout d’un potager. Et c’est là qu’intervient un personnage inattendu qui, à jamais, changera, non point sa vie, mais ce qui lui en reste : Edward Wood Junior.

Drôle de bonhomme que celui-là, qui affectionne ces pulls angoras, généralement réservés aux dames, ainsi que les sous-vêtements féminins. Malgré ces apparences vestimentaires trompeuses, Edward Wood n’est pas un inverti. Pour parler franchement, il aime les femmes, même s’il aime à s’habiller comme elles. Ce pêché mignon ne l’empêche d’ailleurs pas de devancer l’appel et de s’engager en pleine Seconde Guerre mondiale. Il débarque sur l’île de Tarawa, en plein océan Pacifique, pour s’en aller jouer de la baïonnette contre les Japonais. Il est vaillant, ne recule pas devant l’ennemi et n’aura aucunement à rougir de sa conduite sous le feu. L’offensive de Tarawa coûte la vie à trois mille six cents soldats américains : il est l’un des derniers quatre cents survivants. […] En fait, ce n’est pas la peur de mourir qui le taraude, mais seulement celle d’être blessé. Pourquoi ? Tout simplement parce que rapatrié dans un hôpital de campagne, il lui faudrait quitter son treillis et que les infirmiers découvriraient, sous l’uniforme, des porte-jarretelles susceptibles d’être moins en phase avec le règlement militaire traditionnellement admis en matière vestimentaire.

[…] Pour son prochain film Plan 9 from Outer Space, dans lequel Bela Lugosi doit, il en est intimement convaincu, effectuer son come-back définitif, Edward Wood Junior démarche un syndicat de bouchers. Et leur fait miroiter que ce film fera la part belle à leur corporation. L’homme est assez prudent pour assurer ses arrières dans les temples chrétiens avoisinants. Qu’ils mettent à leur tour quelques dollars dans l’affaire, et plus religieusement édifiant que cette œuvre, on ne verra pas.

Le scénario du chef-d’œuvre en question est donc pour le moins délicat à définir, sachant qu’il évolue au gré des financiers successifs ; ce qui nous amène tout de même assez loin des côtes de bœuf et des Évangiles.

Résumons, malgré tout : des extra-terrestres veulent envahir notre chère planète. À cette intention, ils décident de ressusciter les morts. Pourquoi ressusciter les morts ? Parce que. Et les financiers de la boucherie viennent voir de quelle manière leurs dollars sont dépensés :

— Ça manque manifestement de viande, dans ce film, Monsieur Wood…
— On en mettra plus tard, c’est prévu !

Arrivent alors les évangélistes :

— Alors, Monsieur Wood, montrez-nous à quoi ressemble ce nouveau film consacré aux Évangiles…

Edward Wood Junior n’a pas le temps de répondre que Tor Johnson, catcheur improvisé acteur pour l’occasion, après avoir tenté de remettre un bout de décor en place, se prend les pieds dans le fil du dernier projecteur encore en état de marche. Ils s’en vont tous, furieux. Dommage qu’ils n’aient pas eu le temps de voir la suite, soit un Bela Lugosi qui, transi de froid, se bat contre une pieuvre gonflable, au fond d’un baquet en plastique.

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