Le livre de l’été : Le Puy du Fou, un rêve d’enfance, de Philippe de Villiers (4)

Comme chaque année, à l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre des extraits de livres. Cette semaine, Le Puy du Fou, un rêve d’enfance, de Philippe de Villiers.

Je n’irai pas au fond de l’étang

Il est trois heures du matin. Je suis déjà réveillé. C’est le jour fatidique. Nous sommes le vendredi 16 juin. Ce soir, ce sera la première Première. Il est très tôt, la journée va être longue. Mais comment pourrai-je me rendormir ? Je suis dans les affres.

Le Puy du Fou est l’œuvre d’une vie, je le sens. Et je sais surtout que la nuit prochaine sera celle de tous les dangers. Demain matin tout sera différent : le jour se lèvera sur un succès ou un échec.

Ce soir, à minuit, on saura. Ce sera l’euphorie ou la prostration. Je pense à la phrase de Joffre, le vainqueur de la Marne : « Je ne sais pas qui a gagné cette bataille. Mais je sais bien qui l’aurait perdue. » Moi je sais bien qui aura échoué au Puy du Fou. Je devine les ombres qui se dérobent, les humeurs grimaçantes, le triomphe des goguenards, la tribune molle, et puis, dans la cour, les doigts pointés, les têtes qui se détournent.

Je donnerais cher pour être déjà à minuit. Pour être débarrassé de cette angoisse qui m’étreint et qui va monter au fil des heures. […]

La nuit vient doucement. La tribune devient une masse sombre. Une petite étoile, au loin, apparaît. Puis deux. Le couvercle se soulève. La Cinéscénie commence. Le vent est tombé. L’humidité résiduelle nimbe toutes les scènes dans un sfumato artistique impressionniste du meilleur aloi. C’est un triomphe. À minuit et demi, le public bascule. Le ciel est clair. Les cœurs exultent. Les 2.500 invités sont debout, ils acclament les acteurs qui versent des larmes de joie. Tout chavire. En écrivant ces mots, l’émotion me revient au cœur. Je revis cet instant magique où plus rien n’est comme avant, quand le destin vient de basculer.

Je sens, en ce moment fatidique, que cette colline inspirée va devenir un haut lieu de la culture populaire. Bientôt la foule se transporte au château. Il y a un énorme feu de joie. On me saisit pour m’asseoir de force en tailleur, à la gauloise, sur un brancard de brioche. Les acteurs me portent en triomphe. On tourne, on danse, on crie, on choque les verres, on vide les tonneaux. Victoire ! Les trois cents acteurs, dans la liesse, scandent : « On a gagné ! » en tapant dans leurs mains. La fête dure jusqu’à cinq heures du matin dans la cour du château ; voilà, c’est fini. Mon père me glisse à l’oreille : « Tu l’as fait ! » […]

La suite est une montée continue : dès la fin juillet, nous sommes débordés. Jusqu’au point d’être obligés de vendre au dernier moment des billets spéciaux pour ceux qui préfèrent s’asseoir dans l’herbe plutôt que de repartir, faute de places. C’est là qu’est née une expression devenue célèbre au Puy du Fou : les billets de pelouse, les « billets verts ».

À la dernière soirée, le 2 août, ce sont cinq mille cinq cents personnes qui ovationnent les acteurs. L’objectif qui faisait tant rire les sceptiques et les « raisonnables » est pulvérisé. Dans la cour du château, on chante en dansant d’un pied sur l’autre le refrain de Gabychat : « Le chiffre de vingt-cinq mille spectateurs peut paraître utopique… » […]

On se félicite, on s’embrasse, on avale un verre de piquette. Col de chemise défait, je détache mon esprit l’image obsédante de la meule accrochée à mon cou : ouf ! Je n’irai pas au fond de l’étang…

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