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Le FMI, le mauvais œil et la laideur

Écrivain et journaliste espagnol
El Manifiesto
 

Plus de doute : le FMI jette le mauvais œil sur tout le monde. Non content de faire planer un mauvais sort sur les pays qui subissent ses diktats, voilà qu’il jette le mauvais œil sur… ses directeurs eux-mêmes ! Après les démêlés de DSK avec la justice américaine, après l’inculpation de Christine Lagarde, qui lui a succédé, le tour est arrivé à l’Espagnol Rodrigo Rato, le prédécesseur de DSK à la tête du FMI.

Il vient d’être arrêté. Pour quelques heures seulement, mais il a été mis en examen, et tous ses biens saisis. Il est accusé d’une ribambelle de délits fiscaux et financiers commis par celui qui avait été ministre de l’Économie avec José María Aznar. Il en était même un des héritiers présumés, mais Mariano Rajoy lui fut finalement préféré. Si tel n’avait pas était le cas, on aurait donc un Premier ministre tombé dans… Mais non, voyons ! La seule chose qui, dans ce cas, serait tombée, ce serait un épais rideau de silence couvrant les fricotages qui ont permis à Rato d’amasser une fortune estimée à plus de 27 millions d’euros, placés à travers un enchevêtrement de sociétés bidon établies dans des paradis fiscaux.

Mais il y a plus grave encore. Il y a que le bonhomme est aussi l’actionnaire majoritaire d’un hôtel à Berlin, le Catalonia Berlin Mitte. Il s’agit d’un hôtel luxueux 4 étoiles qui a ceci de particulier : comme s’il s’agissait d’une maison squattérisée, ses chambres sont badigeonnées… de tags propres à transformer en cauchemar le plus doux des sommeils.

Et alors ? C’est laid, c’est con à mourir, dira-t-on, mais pourquoi serait-ce plus grave que les escroqueries financières ? Pour une simple raison, pardi ! Parce que les choses de l’esprit l’emportent, et de loin, sur les choses de la matière (enfin, elles l’emportent… elles devraient l’emporter, je veux dire).

La corruption économique est, bien entendu, chose exécrable. Il faut s’y attaquer de plein fouet, tout comme il faut combattre le système qui la rend possible à ce point. Mais la corruption économique est peu de chose, finalement, par rapport à la corruption de l’esprit qu’un tel badigeonnage implique, les deux corruptions se trouvant d’ailleurs étroitement entremêlées.

La dégénérescence économique s’abat sur notre confort matériel. Elle fait que nos biens, nos objets, nos loisirs diminuent – comme nous le constatons tous les jours avec la crise. Or, pour profonde que cette diminution soit, nous n’en mourons quand même pas ! C’est, par contre, la mort de toute une civilisation qui risque de se produire lorsque l’air même du temps se décompose au point que quelque chose comme la beauté se voit engloutie par la laideur.

Un hôtel, surtout s’il est luxueux, est censé être décoré de la façon la plus belle possible. Qu’il le soit de la façon la plus crasseuse, que les mêmes laideurs qui flétrissent nos rues soient consciencieusement répandues dans un hôtel occupé par des bobos de la nouvelle classe ; que tel soit le pari adopté par nos « élites », par ces gens qui adorent aussi insulter les pauvres en s’habillant crado (on a vu la reine d’Espagne affublée avec des jeans de marque… dûment troués et rapiécés en usine) : tout cela va bien au-delà du bon ou du mauvais goût. Tout cela signifie que, pour la première fois dans l’Histoire, la beauté est tout simplement en train d’être remplacée par la laideur, tout comme l’art – le grand art qui nous a marqués pendant des siècles – reste enfermé dans des musées, l’art officiel de notre temps étant devenu – ce n’est pas la peine d’en rappeler les horreurs – ce qu’il faut bien appeler le non-art contemporain.

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