Laurent Obertone : Si l’avion avait été vide, le copilote aurait-il précipité l’avion contre le sol ?

Laurent Obertone vient de publier un roman, Le Diable du ciel, qui raconte le vol de l’Airbus A320-211 de la Germanwings entre Barcelone et Düsseldorf, le 24 mars 2015.

On se souvient que l’avion s’était écrasé dans les Alpes du Sud après avoir effectué une descente non autorisée de dix minutes. Très vite, on comprit que le copilote avait réussi à s’enfermer dans le cockpit et à précipiter l’avion contre le sol. Cent cinquante personnes avaient trouvé la mort.

Laurent Obertone répond aux questions de Boulevard Voltaire.

Le Diable du ciel raconte l’histoire du vol 9525 de la Germanwings. C’était le 24 mars 2015, lors du vol Barcelone (Espagne) – Düsseldorf (Allemagne).
Peu après avoir atteint son altitude de croisière de 38.000 pieds, ce vol entame une descente non autorisée pendant 10 minutes avant de s’écraser dans les Alpes. À l’époque, cet événement a eu un retentissement médiatique considérable pour plusieurs raisons. L’avionneur est Airbus, le plus célèbre et le plus sûr du monde, la compagnie est la Germanwings, une filiale de la Lufthansa, une compagnie très puissante, et 150 personnes meurent dans le crash.
Nous comprenons assez vite que le co-pilote s’est enfermé dans le cockpit et a réussi à précipiter l’avion contre le sol. Voilà le point de départ du livre.

On vit le crash de la Germanwings par les yeux de l’enquêteur. Il va rapidement se trouver décontenancé par le fait que, pour une fois, la défaillance principale de ce drame n’est pas technique mais humaine…

Le facteur humain est effectivement très important dans ce livre.
Nous avons l’habitude d’avoir dans ce type d’enquêtes une analyse technique extrêmement détaillée. Il y a souvent une cause humaine dans le processus, mais elle fait partie d’un ensemble compartimenté de procédures très précises.
Ici, une béance s’ouvre ; un être humain est l’origine du problème. Il a pensé et planifié ce crash et il l’a complètement contrôlé.

Nos sociétés habituées aux événements planifiés, contrôlés et précis se retrouvent face à la faille humaine. La machine humaine est beaucoup plus complexe qu’un A320. Son dérèglement peut toujours nous échapper. L’homme pourra toujours avoir un coup d’avance sur les règles de sécurité et les principes de précautions. C’est une règle absolue. C’est très rare, mais cela arrive et arrivera encore.

On voit dans ce livre le sentiment d’impuissance que résume très bien l’enquêteur. Cet individu a fait l’objet d’expertises médicales, mais elles n’ont pas détecté sa dangerosité. Ni la compagnie ni sa famille n’ont su l’empêcher de passer à l’acte. Il a réussi à passer à travers les mailles du filet qui étaient pourtant très denses et ainsi mener à bien son projet.
Il y a toujours cette faille, l’homme a toujours un coup d’avance sur la machine et sur les règles.

Vous vous penchez sur la psychologie d’Andreas Lubitz. Cet individu a tout ce que la société pouvait offrir. Il voulait voler, il volait. Il avait une petite copine et des parents qui l’aimaient.
Vous démontrez que derrière ce bonheur apparent se cachait finalement un homme beaucoup plus torturé qu’il n’y paraissait au départ.

Notre société de la communication ne peut pas admettre que quelque chose ne s’explique pas. Tout doit être transparent, tout le monde doit tout savoir sur tout.
Ici, il fait ce geste sans explication. Il ne laisse ni mot, ni message. Pendant les 10 minutes de descente, on entend uniquement sa respiration, rien d’autre, aucun mot. Il ne laisse que des interrogations. Nous, usagers et consommateurs, voulons comprendre pourquoi un individu a pu faire cela. Est-il un suicidaire, un assassin ou les deux et dans quelle mesure ?
On est face à un maelstrom de questions considérables qui ne trouvent pas de réponses absolues.
Beaucoup de théories alternatives du complot et tout un tas d’histoires possibles sont sorties après le crash. Par exemple, est-il converti à l’islam ?
L’enquêteur s’efforce de fermer toutes ces portes, mais la porte de la nature humaine reste ouverte.
Si un individu parvient à atteindre la responsabilité de co-pilote d’un avion de ligne, il peut devenir célèbre du jour au lendemain dans le monde entier en se suicidant et en emmenant avec lui tous ses passagers.

Anders Breivik est un autre très bon exemple. Il a tué 77 personnes.
Ils ont ainsi la possibilité, dans la jouissance d’un acte kamikaze un peu fou, de devenir un peu l’égal de Dieu, de sortir de l’anonymat de cette société conforme, d’exister une fraction de seconde, de mourir et d’avoir la postérité.

C’est un peu la même chose ici. C’est un peu le même genre d’individu.
L’enquêteur se pose la question. Si l’avion avait été vide, aurait-il fait la même chose ? Nous n’avons pas la réponse, sauf qu’ici l’avion n’était pas vide, il y avait 149 autres personnes.

Avec la multiplication des actes fanatiques, on peut se demander si cette société très domestiquée ne s’expose pas à ces tentatives de certains individus de se recréer un espace de liberté dans le massacre et le carnage, comme si c’était le seul moyen de s’affranchir de toutes ces règles et de l’aliénation sociale qu’ils subissent.
C’est une de mes obsessions. j’en parle dans d’autres livres.

Il faut bien comprendre que Lubitz a subi une pression considérable pour devenir pilote de ligne et le rester. La pression exercée par les compagnies est énorme sur les aspirants pilote et les pilotes. On n’a pas le droit de ne pas aller bien quand on est pilote. Si un pilote appelle sa compagnie pour dire qu’il est dépressif, il est viré, évidemment.
Lubitz a donc menti. Il a joué la dissimulation et la manipulation jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême limite de ce qu’il pouvait faire. Quand il a été rattrapé par sa folie, voilà ce qui s’est passé. C’est terrible, car c’est un peu finalement comme si la suite était presque écrite. Sa vie est une sorte de scénario.

Dans votre roman, Andreas Lubitz, dans sa tête au moins, semble n’avoir fait que rendre à la société la violence qu’elle lui a fait subir toute sa vie ?

Notre société moderne est extrêmement violente en réalité. Nous avons l’impression d’être dans un état d’abondance et de confort absolu, que tout va bien et que rien ne pourrait aller mieux.
En réalité, nous ne sommes absolument pas libre, nous sommes seulement libres de trouver une case dans cette société et de la servir du mieux possible. C’est le seul moyen d’être récompensé.
Des individus de ce type qui ont une ambition démesurée ne trouveront jamais leur compte dans une société comme la nôtre, car les récompenses qu’elle procure, c’est-à-dire de bien suivre et d’être bien conforme, ne leur suffit pas. Ils veulent aller bien plus haut.

Hélas, l’acte criminel de masse est un moyen très simple d’être célèbre du jour au lendemain. L’actualité nous montre que c’est assez facile et à la portée de beaucoup de monde. Piloter un avion n’est certes pas à la portée de tout le monde, mais commettre un cas criminel est à peu près à la portée de n’importe qui.
Cela est très préoccupant, car l’Histoire leur donne raison. Ces gens-là sont immédiatement connus dans le monde entier. Ce n’est pas un phénomène nouveau.
Une des merveilles du monde, le temple d’Artemis à Ephèse, avait été incendié par Erostrate. Il avait dit qu’il l’avait incendié parce qu’il voulait être célèbre. On se souvient de son nom des siècles après alors qu’à cette époque-là les médias n’avaient pas la même dimension qu’aujourd’hui.
On retrouve le même schéma aujourd’hui de façon démultipliée par la puissance médiatique des réseaux sociaux et de l’information. Tout le monde veut savoir. On ne pourrait pas censurer un tel acte pour ne pas faire de publicité. Tout le monde veut savoir qui est l’auteur, le connaître et entrer dans sa tête pour comprendre ce qui s’est passé.

On est donc ici face à une problématique très actuelle et qui je pense va s’amplifier.
Plus la société va restreindre le comportement des individus par des normes, des règles, et des principes de précaution, plus elle va accroître la pression de manière assez inconsciente et va faire dégoupiller des individus.

Dans chacun de vos livres se dégage une impression commune. Que se soit Breivik, Lubitz ou un djihadiste, c’est comme si Dieu n’avait pas grand-chose à voir là-dedans finalement et qu’ils partageaient une sorte de haine presque intangible;

Je pense qu’il y a en effet des points communs très importants.
Ces individus ont l’impression de rater leur vie et le fanatisme est le seul moyen de se transcender et d’exister par une cause supérieure.
Pour Lubitz, c’est un peu différent, car il n’avait pas de cause supérieure. Il n’a pas écrit de manifeste, il ne se bat pas pour Allah, mais le résultat est le même. Il le fait un peu pour lui-même. En effet, le fanatique qui tue des infidèles le fait aussi pour lui. C’est un acte égoïste absolu, car le but du jeu est d’être récompensé au paradis. En réalité, il ne le fait pas pour Dieu mais pour lui.

Breivik l’a fait de la même manière, et il en a profité en quelque sorte de son vivant puisqu’il a eu une publicité considérable avec son procès.
Un individu comme Lubitz ou beaucoup d’autres fanatiques n’auraient pas supporté l’impact de ce qu’ils ont fait. 149 innocents sont morts ; il n’aurait pas pu vivre avec cela.
C’est un éclat de puissance juste avant la mort et c’est tout. Sa vie va se résumer à cet éclair. Plutôt que de vivre une vie anonyme et de mourir oublié dans une maison de retraite, il préfère faire cela. Je pense que dans les djihadistes, il y a beaucoup de gens qui répondent à ce profil.

Finalement, tous ces djihadistes, ces terroristes et ces tueurs de masse ont tous un profil de raté, en tout cas au sens où l’entend la société. Ils semblent en perpétuelle revanche vis-à-vis de la société. C’est du moins ce que vos livres laissent transparaître ?

Je crois qu’il est effectivement intéressant de se pencher sur le rôle de la société dans la fabrication de ce type d’individus.
On se rend compte que les maladies psychiatriques sont en augmentation constante.
La schizophrénie, qui est une sorte de volonté de territorialiser son environnement, vient de cette dépossession de tout par la société.
On ne peut pas échapper à ce que j’appelle ce « fascisme domestique » qui consiste à tout contrôler, surveiller et taxer. On nous suit partout, les administrations sont très intrusives, nous n’avons plus vraiment d’espaces de liberté ni d’agir ni de pensée. Il y a un telle matraquage des médias du soir au matin pour nous conditionner. Aucun individu n’est plus vraiment libre.
Je pense que certains le sentent, confusément peut-être, ce n’est pas très clair, mais inconsciemment, il y a cette volonté d’explosion et de rupture de normes.
Il n’est pas étonnant de constater qu’il y a toujours plus de gens qui pètent les plombs à La Poste ou dans les services publics, c’est-à-dire dans tout ce qui concerne l’ordinaire le plus banal et le plus frustrant pour des individus qui ont des aspirations biologiques bien plus élevées.

Nous aspirons tous à la puissance, à des récompenses bien plus importantes. Et nous sommes soumis à cette condition domestique, à cette récompense dans la consommation, et dans l’opulence qui ne satisfait pas du tout les individus.
La société progressiste a une idée du bonheur qui, à mon avis, en est très éloigné. On pense qu’il suffit de nourrir les hamsters dans la cage abondamment et qu’ainsi ils vont tout oublier, être tous égaux et seront tous contents et heureux.
Je pense que c’est vraiment méconnaître la nature humaine et aller au-devant de graves ennuis.

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