Editoriaux - Justice - Politique - 9 février 2019

L’affaire Benalla, symptôme d’une régression judiciaire à Paris

S’occupera-t-on vraiment, un jour, d’Alexandre Benalla sur le plan judiciaire au moins autant que des gilets jaunes traduits avec célérité devant le tribunal correctionnel et parfois traités avec sévérité ?

Pour que je m’interroge ainsi, il faut vraiment que la mesure soit comble et suscite une surprise partagée par beaucoup.

Pour résumer, est-il plus important de protéger Benalla que de lui appliquer le sort judiciaire qu’il mérite ? Convient-il, toutes affaires cessantes, de préserver l’affaire, et son principal intéressé, des atteintes médiatiques ou ne devrait-on pas plutôt les appréhender banalement, avec la rigueur que ces dernières semaines justifieraient ?

Enfin, tout de même, une enquête sur le « contrat russe » avec la société de Vincent Crase !

Alexandre Benalla qui s’est beaucoup moqué du monde, a menti devant la commission sénatoriale et ne cesse de se targuer d’avoir le soutien du président de la République est-il un mis en examen qui doit respecter les obligations qu’on lui a imposées ou une sorte de mauvais génie chouchouté parce que craint et plein de secrets délétères ?

Naïvement, j’imaginais que Benalla et Crase, violant quatre jours après leur mise en examen l’interdiction de se rencontrer, avec des échanges troublants entre eux, seraient incarcérés pour cette transgression. Mais rien, apparemment.

On a préféré ordonner une perquisition à Mediapart, avec un appareil lourd, en se fondant non pas sur une atteinte à la vie privée – aucune plainte de ce chef, et pour cause, de la part de Benalla ou Crase – mais sur une infraction technique prétexte pour venir vérifier quelles étaient les sources de Mediapart. Qui ne pouvait pas accepter un tel processus, bien plus politique que judiciaire.

On a appris que cette initiative du parquet aurait résulté d’une volonté affichée ou prétendue de transparence de Matignon, qui s’était ému de certaines questions qui lui avaient été posées par Valeurs actuelles. À l’évidence, ce salmigondis – culminant avec la démission de la chef de la sécurité – peine à dissimuler que nous sommes entrés dans un État de droit se caractérisant par une main de fer dans une apparence de gant de velours, Matignon jouant au bon apôtre et l’Élysée s’étant contenté de nier le SMS – dont Benalla dans l’écoute nous donnait la substance solidaire et revigorante !

Ne suis-je pas naïf de m’étonner de cette régression judiciaire à Paris ? Nous sommes passés de François Molins à Rémy Heitz. Je ne pense pas que le premier aurait mis en œuvre une procédure aussi aberrante, clairement liée à une autorité politique qui ne sait plus comment faire pour se dépêtrer – à Matignon comme à l’Élysée – du sparadrap Benalla. Et qui semble avoir trouvé un allié de poids avec le nouveau procureur.

Celui-ci est omniprésent et même si les tragédies de toutes sortes ne rendent pas inutiles ses multiples déplacements, on perçoit un narcissisme judiciaire aux antipodes de la discrétion talentueuse et efficace de son prédécesseur.

Pourquoi feindre d’occulter les conditions particulières de la nomination de Rémy Heitz ? Le Président et le Premier ministre voulaient ce procureur et ils l’ont eu après avoir écarté, selon des modalités inédites, une personnalité qui leur inspirait moins confiance. Mon billet du 29 septembre 2018 rend compte de ces bizarreries qui n’avaient pour finalité que de battre en brèche une normalité dans une nomination qui n’aurait pas plu.

Le garde des Sceaux n’a pas semblé très à l’aise à l’Assemblée nationale face à ces manifestations démontrant, sans qu’elle en soit directement responsable, le retour d’une magistrature politisée au plus haut niveau sous l’emprise d’un pouvoir compensant sur ce terrain ce qu’il avait dû céder, et largement, sur un autre depuis des semaines.

Pour mériter d’être procureur de la République à Paris, la compétence est utile. Mais bien plus qu’elle, le courage et le caractère. Il faut savoir dire non, il faut songer qu’on est l’emblème d’un corps et pas seulement l’émanation forcément conjoncturelle d’un maître appelé un jour à changer.

Qu’on laisse Mediapart tranquille – tant que la loi est respectée – et qu’on concentre son attention sur les multiples transgressions d’Alexandre Benalla : ce ne serait plus du temps perdu mais de la justice regagnée !

Extrait de : Justice au Singulier

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