Editoriaux - 11 novembre 2018

La légitime défense : monopolisée par les hommes blancs d’âge mûr ?

La cause est entendue, la légitime défense est « une arme au service des dominants » et elle est « utilisée par ceux qui ont toujours monopolisé la violence ». Et d’en conclure, sans détour, que cette cause d’irresponsabilité pénale profite surtout aux hommes blancs, d’âge mûr, lesquels bénéficient, de la sorte, d’un quasi-permis de tuer. Ces propos et ces conclusions, relayés par Mediapart, sont issus d’un ouvrage récemment publié par Vanessa Codaccioni, maître de conférences à l’université Paris-8.

Ce livre, qui s’appuie sur une étude des grandes affaires de légitime défense depuis 1978, ne nous apprend, en réalité, pas grand-chose sur ce phénomène. Il est même tout à fait possible de lui reprocher son aspect réducteur d’une problématique qui est manifestement destinée à ne convaincre que des lecteurs déjà convaincus. Par ailleurs, il s’inscrit parfaitement dans une ligne criminologique dite « critique », laquelle a fait florès dans les années 1970, succédant à une autre école dont le nom ne laissait aucune illusion quant à ses objectifs, puisqu’il s’agissait de la criminologie radicale.

Ce mouvement (la criminologie critique) se caractérise, aujourd’hui encore, par sa prise de distance avec la criminologie traditionnelle – dont les objets d’étude se concentrent principalement sur le crime, le criminel et la criminalité – et par un appel à l’émancipation des individus et des groupes, victimes de l’aliénation politique provoquée par les classes dominantes. Essentiellement portée par une gauche elle-même radicale, la criminologie critique se donne pour mission de dénoncer les injustices qui touchent (forcément) les groupes et les individus marginalisés. L’ouvrage dont il est question est parfaitement dans cette ligne. Son titre, La Légitime Défense – Homicides sécuritaires, crimes racistes et violences policières, a même l’avantage d’annoncer clairement la couleur.

À la lecture de l’ouvrage, deux critiques majeures semblent s’imposer. En premier lieu, la démarche scientifique, qui est manifestement polluée par un parti pris évident qui part du principe qu’en matière de légitime défense, dans notre système judiciaire, les jeux seraient faits d’avance. Ainsi, même en cour d’assises, le but ne serait pas de prouver la culpabilité de l’auteur de l’homicide mais de renvoyer cette culpabilité sur celui qui a été tué. Par ailleurs, l’absence de prise en compte de la totalité de la trajectoire qui conduit, même en état de légitime défense, à l’acte homicide est une grave carence dans ce qui est présenté comme une étude exhaustive et savante du phénomène.

Ce livre est donc de ceux qui, partant d’un sujet grave et complexe, se limitent au strict minimum tout en prétendant lever le voile sur une pratique qui serait courante et même admise par le corps social. Bien plus : il stigmatise un public en se basant sur des données parcellaires et minimalistes. Dans ce même contexte, et avec les mêmes méthodes, il deviendrait alors facile de déterminer quelles catégories d’individus se livrent aux cambriolages, aux agressions de femmes seules ou encore aux actes terroristes. Mais ne s’agissant sans doute pas d’hommes blancs, d’âge mûr, le message perdrait alors de son intérêt.

Policiers et gendarmes, parce que principalement concernés, le savent. La légitime défense, dans notre pays, est solidement encadrée par la loi. Victimes de violences de plus en plus fréquentes, ils ne prétendent pas être les représentants d’une classe dominante mais tout simplement défendre une paix publique de plus en plus menacée. Sans doute un autre objet d’étude.

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