Livre

La gloire des Grecs

de Sylvain Gouguenheim

Avocat, universitaire, essayiste
 

Lorsqu’en 2008 Sylvain Gouguenheim publie Aristote au mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, il est victime de l’attaque odieuse du dragon nommé Pensée unique, perturbé au plus profond de ses dogmes : quoi ? On ose remettre en question l’idée selon laquelle notre accès à Aristote pourrait nous être parvenu autrement que par les Arabes, notamment ceux qui occupaient le sud de l’Espagne ?

Comme l’hydre, ce dragon se vit pousser (au moins) 200 têtes vociférantes ; il occupa des pages entières de nos germanopratines Pravda. 200 « collègues » de M. Gouguenheim le lynchèrent dans la presse : « L’ouvrage de S. Gouguenheim contient un certain nombre de jugements de valeur et de prises de position idéologiques (sic) à propos de l’islam; il sert actuellement d’argumentaire à des groupes xénophobes et islamophobes qui s’expriment ouvertement sur internet […] L’ENS-LSH, institution laïque, républicaine et humaniste (sic), à laquelle S. Gouguenheim appartient et dont il tire pour une bonne part sa légitimité (sic), ne peut, par son silence, cautionner de telles déclarations », etc. Rien que ça !

Or, voici que notre grand et libre historien vient de publier La Gloire des Grecs (Cerf, 2017), qui n’a attiré aucune critique : qui, en effet, se risquerait désormais au ridicule de contester que les grands auteurs grecs classiques nous ont été transmis par leurs… héritiers directs, les Grecs byzantins ? Pas une ligne dans nos Pravda. Averroès, dont Thomas d’Aquin commente les opinions, ne lisant pas le grec, n’avait accédé à Aristote que par des traductions arabes venues de Bagdad, et travaillait sous pression politique. Il sera d’ailleurs banni par le calife Abu Yusuf Yaqub, et ses livres brûlés… Voilà pour le monde islamique dont les contempteurs de Gouguenheim sont en effet bien proches. Averroès ne fut qu’une lueur fugace dans l’Andalous, vite réprimée, et restée sans postérité (sauf le soufisme, lui aussi persécuté).

L’Empire romain d’Orient, dont nous savons si peu, a entretenu la flamme de la civilisation occidentale, vacillante alors à l’ouest, jusqu’à ce que le Turc prenne Constantinople en 1453, pendant que la guerre de Cent Ans se finissait chez nous ; le pape, trop occupé à défendre ses possessions, ne fit rien pour empêcher ce recul tragique de la chrétienté face aux assauts guerriers de l’islam. Rien de nouveau.

La nouvelle œuvre de Gouguenheim démontre (700 références, 400 ouvrages cités, souvent avec extraits) ce que Byzance fit pour nous. De cette somme magistrale on devra, à jamais, retenir que la gloire des Grecs byzantins est de nous avoir transmis tout ce qui fonde l’essence de notre immense civilisation occidentale.

Que restait-il, à l’ouest, de ce monde romain à sa dissolution après cinq siècles d’occupation brutale ? La longue nuit terrible du haut Moyen Âge qui ne s’acheva que vers la fin du Xe siècle. En particulier avec la renaissance ottonienne en Allemagne, lorsque Otton, épousant Théophanie, princesse byzantine, souveraine érudite et très influente, fit entrer les auteurs helléniques classiques en Allemagne, où la logique aristotélicienne demeure encore – bien plus, hélas, qu’en France – la matrice de la méthode intellectuelle universitaire. Le miracle hellénique classique s’est, en effet, prolongé et étendu en quatre temps : l’empire d’Alexandre, à l’est, diffuse la civilisation grecque jusqu’aux Indes, et en retire aussi des richesses mystiques (voir Plotin). L’incorporation politique forcée à l’Empire romain, déjà très imprégné d’hellénisme. La période chrétienne qui inhiba un temps les connaissances antiques, perçues comme païennes… Et la période de solitude strictement byzantine, après la chute de Rome, période qui durera près de 1.000 ans !

Constantinople, Alexandrie (jusqu’en 640 et la destruction de son illustre bibliothèque) ont maintenu un système scolaire dense et de qualité (paidèia) ; ont recopié patiemment et mis à disposition tous les chefs-d’œuvre scientifiques, médicaux, philosophiques, littéraires, musicaux, religieux, antiques et anciens, dont les papyrus se dégradaient, inventant au passage l’écriture grecque cursive (renaissance byzantine des IXe/Xe siècles), la perspective en peinture. Par le sud de l’Italie, l’Allemagne, Venise, les Normands de Sicile, les moines irlandais, la culture hellène, déjà présente dans l’œuvre d’Augustin, s’infiltre dans tout l’Occident.

Au fond, quoi de plus évident que le patrimoine grec nous ait été transmis de chrétiens à chrétiens, d’Occidentaux à Occidentaux, de voisins grecs à voisins siciliens, vénitiens, de locuteurs latins à locuteurs latins ? Jacques de Venise, au début du XIIe siècle, ne fut même pas le premier à copier, traduire et diffuser Aristote en latin. Saint-Michel vient de vaincre le dragon de la Pensée unique aux 200 têtes vides. C’est là le signe que ce dragon n’est fort que de notre manque de convictions et de ténacité.

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