La France n’a pas à jouer les caniches des USA !

François Hollande a parlé de « punir » la Syrie. Que pensez-vous des mots choisis ?

Venant d’un chef d’État, ces mots m’ont paru inappropriés. Jusqu’à présent, ce champ lexical était plus réservé aux néoconservateurs de l’administration Bush qu’à un président français. Depuis quelques mois, j’ai parfois l’impression que François Hollande est sous l’influence d’Ahmad al-Jarba, le chef de la coalition hétéroclite qui cherche à prendre le pouvoir à Damas. Ces mots sont plus ceux de quelqu’un motivé par la vengeance que ceux de quelqu’un aspirant à une issue pacifique. Surtout, on punit lorsqu’on a des preuves. Or, dix jours après, les preuves se font toujours attendre. La précipitation de Hollande m’est apparue incompréhensible alors que le même homme reste impuissant à faire respecter l’ordre à Marseille sur le territoire de la République.

Alors que le Parlement britannique refuse la guerre, François Hollande s’entête…

Je crois qu’il essaie surtout de ne pas perdre la face. Après s’être engagé clairement pour une opération armée, il lui était difficile de faire machine arrière aussi vite. Le camouflet infligé à David Cameron par le Parlement britannique a dû être une surprise, d’autant plus grande que ce n’était pas arrivé depuis 1956 ! D’ici la session exceptionnelle de l’Assemblée nationale, mercredi prochain, il va bien falloir que François Hollande fasse machine arrière. Pour l’instant il essaie de gagner du temps pour ne pas saper sa crédibilité. Mais en essayant de sauver son cas personnel, il risque d’abîmer la parole de la France dans le monde. Ce comportement boutefeu est d’autant plus incompréhensible que c’est lui-même qui a envoyé nos troupes combattre, au Mali, les islamistes que nous soutenons maintenant en Syrie… Nous sommes aujourd’hui dans une impasse diplomatique. Le Président doit l’accepter et en profiter pour revoir la position de la France. S’il continue, son entêtement risque de devenir de l’aveuglement.

Serions-nous devenus les « caniches » des Américains ?

Dans la seconde guerre en Irak, les Britanniques ont été les caniches des Américains. Ma crainte est que les Français deviennent les caniches des Américains dans la guerre qui se profile en Syrie. Si on réfléchit bien, cet épisode syrien est la conséquence d’une série de renoncements et de trahisons. Depuis que Nicolas Sarkozy a réintégré la France dans le commandement de l’OTAN, on foule aux pieds les principes qui ont déterminé notre politique étrangère depuis Charles de Gaulle. Je m’y étais farouchement opposé, non pas par anti-américanisme, mais parce que je savais qu’une telle décision allait, à moyen terme, faire de la France un nain politique. Très honnêtement, je ne pensais pas que notre rôle dans le monde allait se dégrader aussi vite. Depuis une semaine, tout s’accélère. Avant l’attaque chimique, qui aurait cru que la France allait se retrouver impliquée dans une opération militaire américaine, sans même la présence des Britanniques ? L’honneur de la France a toujours été d’avoir une position indépendante et raisonnable. Notre pays a traversé trop d’atrocités pour ignorer que la précipitation et l’entêtement mènent à des catastrophes. Nous devons réfléchir par nous-mêmes et porter une voix forte sur la scène internationale. Les Américains sont des alliés naturels, certes. Pour autant, nous n’avons pas vocation à devenir leurs supplétifs.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’avec l’utilisation des armes chimiques, Bachar el-Assad a franchi la ligne rouge ?

Je leur dis qu’ils ont raison. L’utilisation d’armes chimiques est inacceptable et la France ne peut pas le tolérer. Nous avons un lien affectif particulier avec la Syrie et nous ne pouvons pas accepter que ce peuple ami se fasse massacrer. Mais à ceux qui parlent de ligne rouge, je leur demande qui a franchi ladite ligne rouge. Aujourd’hui, aucune preuve irréfutable de la responsabilité de Bachar el-Assad n’a été portée sur la place publique. David Cameron, qui a pourtant accès à toutes les informations, a dit lui-même qu’il n’y avait pas de certitude. On ne va pas à la guerre avec des suppositions, on y va avec des certitudes. Tout le monde a encore en mémoire la manipulation américaine sur les armes de destruction massive en Irak. La politique étrangère ne supporte aucun manichéisme. Quelle que soit la barbarie du régime syrien, les prétendus rebelles n’ont rien à lui envier. Si, aujourd’hui, il y a un fort soupçon que Bachar el-Assad soit l’auteur des tirs d’armes chimiques, il y a le même sur l’utilisation de gaz sarin par les rebelles en mai dernier. Les islamistes extrémistes, qui aujourd’hui semblent avoir noyauté la coalition d’opposition, se livrent à des exactions innommables. Les images ramenées du front le prouvent. Je n’ose même pas imaginer ce qui arrivera à la communauté chrétienne syrienne – 10 % de la population – si, demain, les islamistes deviennent les maîtres de Damas… Des deux côtés, les crimes de guerre sont une abomination. Pourquoi vouloir faire une hiérarchie dans l’horreur ? Or, c’est précisément ce que sont en train de faire MM. Obama et Hollande.

Si l’on n’intervient pas, que faut-il faire ?

Ce que l’on aurait dû faire depuis déjà bien longtemps. De par leur histoire commune, la France et la Syrie ont un lien particulier. Dès le début du conflit, nous pouvions jouer le rôle de médiateur. Au lieu de cela, nous avons cédé à la précipitation. Je rappelle que nous avons fermé dès mars 2012 notre ambassade à Damas. Aujourd’hui, nous nous sommes tellement fourvoyés qu’un retour en arrière me paraît difficile. Mais j’aimerais croire que nous avons encore une chance de sortir grandis du bourbier dans lequel François Hollande nous a mis. Pour cela, il faut immédiatement retrouver une politique indépendante. Nous devons être les intermédiaires entre, d’un côté la Russie et l’Iran, et de l’autre les États-Unis et les pétromonarchies du Golfe. Si la France joue son rôle, une issue diplomatique et politique sera alors possible. Une Conférence de conciliation, dite Genève 2, a été acceptée par les différentes parties. Mettons tout en œuvre pour qu’elle ait lieu. C’est une chance historique d’œuvrer pour la paix et de redorer l’image de la France dans le monde. J’espère seulement qu’il n’est pas trop tard…

Vous sentez-vous proche des positions défendues par Vladimir Poutine ?

Je ne me sens pas plus proche des positions de M. Poutine que de celles de M. Obama. Je ne suis pas dupe et je sais que chacun défend ici son intérêt national avec une stratégie géopolitique propre. La question n’est pas celle de choisir un camp. La France doit aussi jouer son rôle. Dans la marche du monde, la France a une place particulière à tenir. Ce qui m’exaspère est que nos dirigeants successifs aient renoncé à porter les intérêts du pays. C’est le cas tous les jours face à Bruxelles et au système financier. Cela devient aujourd’hui le cas sur le terrain diplomatique. Jusqu’à présent, les Présidents successifs avaient tenté de garder une ligne indépendante quand il s’agissait de politique étrangère. Même cette dernière lumière d’espoir est en train de s’évanouir avec l’ingérence de la France dans la guerre civile syrienne… Je ne me fais pas d’illusion sur le régime de Vladimir Poutine. Mais je lui reconnais le mérite de défendre avec honneur et constance les intérêts de la Russie.

On est loin des rêves nés des « Printemps arabes »…

Les Printemps arabes ont soulevé un formidable élan d’espoir. Ils ont permis à des peuples de se libérer du joug de dictateurs. Surtout ces peuples, notamment en Tunisie, l’ont fait en totale indépendance et sans l’ingérence d’États étrangers. Jamais rien de bon ne sortira d’une révolution fomentée et dirigée par des intérêts extérieurs, comme c’est hélas le cas en Syrie.

Mais ces Printemps arabes n’ont été que le début d’un processus qui sera long. Je connais ces pays, notamment la Tunisie avec laquelle j’ai des liens particuliers. J’appartiens d’ailleurs au groupe d’amitié franco-tunisien à l’Assemblée nationale. Je sais que dans chacun de ces pays, il y a des forces démocratiques, laïques et raisonnables qui pourront un jour prendre le pouvoir. Mais tout cela demande du temps. Précipiter les événements, c’est risquer de faire un retour en arrière. C’est surtout risquer de faire exploser une poudrière.

Même si nous trouvons une solution politique en Syrie, la démocratie ne s’installera pas du jour au lendemain. Il est important de respecter les choix d’un peuple souverain et de ne pas interférer dans son processus d’émancipation. Nous, Français, enfants de la Révolution de 1789, le savons plus qu’aucun autre peuple.

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