La France est-elle complotiste et jalouse ?

D’abord je n’y ai pas cru.

Qu’immédiatement après l’annonce des tragédies strasbourgeoises et de la fuite du tueur quelques gilets jaunes aient laissé entendre qu’il pouvait s’agir d’une manipulation du gouvernement dépasse tout en matière d’indécence, ou alors convient-il d’admettre que leur bêtise est abyssale ?

Leur réaction est particulièrement choquante à la suite de la commission de ces horreurs, mais elle est aussi révélatrice, sur un plan général, d’une tendance française dont j’ai pu remarquer l’existence dans d’autres secteurs, notamment judiciaire et international.

Chacun se souvient des folles élucubrations d’un Thierry Meyssan après l’attaque des tours en 2001.

Pour la Justice criminelle, combien de fois ai-je subi, directement ou indirectement, la perversion d’appréciations et d’incongruités qui venaient contredire ce qui crevait les yeux et l’esprit et relevait du bon sens, de l’approche simple et immédiate du réel.

C’est précisément cette banalité de la vérité, cette limpidité de la certitude, le caractère tristement univoque du factuel qui offensent la passion du trouble et du soupçon cultivée par certains, quand un consensus trop insupportable pour eux s’est créé autour d’événements indiscutables, quel que soit leur registre. Le besoin maladif d’aller sous l’apparence même quand cette dernière ne renvoie qu’à elle-même. L’obsession de s’imaginer que la vie singulière ou collective est un complot ourdi par des forces obscures ou des puissances forcément mensongères.

Se trouver ainsi sans cesse aux aguets et dans la méfiance est épuisant. C’est confondre le doute et la réflexion, la richesse de la rationalité et la rigueur de l’esprit cartésien avec les délires qui, loin d’irriguer l’intelligence, l’humanité et le civisme, constituent ces misérables et petits inquisiteurs comme de véritables cas cliniques.

Insinuer que le pouvoir a inspiré le terroriste, qu’il a voulu les morts et qu’il est coupable à sa place est affligeant. Heureusement, tous les gilets jaunes ne sont pas impliqués dans cette aberration complotiste !

Jalouse, envieuse la France ?

J’éprouve beaucoup plus d’indulgence pour les citoyens qui se laissent aller à avoir des sentiments d’aigreur, de frustration, presque de ressentiment parce que leur quotidienneté est difficile. Il est facile d’avoir une belle âme quand les fins de mois ne sont pas une angoisse. Il y a une passion éperdue mais ambiguë de l’égalité (qui vient souvent s’opposer à la liberté et à la responsabilité) dans l’esprit public, et notamment dans les milieux modestes, se percevant défavorisés.

De cet état d’esprit, un reportage sur les clients d’un supermarché de Beauvais rend bien compte, notamment quand ils admettent, après le discours du président de la République, que « ces petites aides sont bonnes mais ne changeront pas ma vie » et qu’Amalia, en particulier, souligne : « J’aurais juste voulu qu’il remette l’ISF en place, ça m’aurait donné un sentiment de justice » (Le Parisien).

Dans cette honnêteté et ce regret mêlés réside l’extrême complexité d’une politique qui s’assigne de bonne foi le souci d’avancées sociales et économiques. Il ne s’agit pas seulement de donner mais aussi de retirer. De gratifier mais de prendre. Il convient de créditer les uns en pénalisant d’une certaine manière les autres. Schématiquement, se contenter de recevoir est insuffisant puisque au cœur de toutes ces personnes qui ont besoin d’aides et d’assistance, il y a bien plus : le besoin de restauration d’un équilibre tant bien que mal assuré. L’argumentation sur le caractère néfaste de l’ancien ISF pèse peu face à la symbolique qui aurait persuadé Amalia qu’avec son rétablissement, la balance aurait été redressée en sa faveur parce que l’autre plateau aurait été alourdi.

Il y a le vivre ensemble – un vœu pieux ressassé plus qu’une occasion plausible – mais surtout la volonté de ne voir personne échapper à la dure loi d’un pouvoir tenant ferme la barre de l’équité.

Présider la France, lui donner confiance, la rassurer n’est pas une tâche insurmontable. Il faudrait, pour la réussite, que les Français y mettent un peu du leur !

Extrait de : Justice au Singulier

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