Kylian Mbappé dans le clan des puissants


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Je perçois ce qu’il y a de vulgaire à ajouter une pierre au délire médiatique et sportif – presque comparable à celui qui a célébré l’arrivée à Paris de Neymar – ayant, ces dernières semaines, surabondé sur Kylian Mbappé transféré de Monaco au PSG pour des sommes astronomiques grâce à un prêt avec option d’achat. Le PSG respecterait ainsi le fair-play financier ?

Il est passionnant, en l’occurrence, d’analyser l’évolution du regard sur Kylian Mbappé depuis quelques jours. Comme si de ce jeune prodige on avait attendu, espéré autre chose. Comme si sa médiatisation et celle de son environnement, déjà intenses auparavant, étaient devenues presque insupportables à force d’excès. La lumière sur lui, acceptable et compréhensible hier, gêne aujourd’hui. Parce qu’elle ne semble plus concerner le même jeune homme qui a changé de camp dans tous les sens du terme en ayant rejoint le PSG après avoir entretenu un rapport de force – ce qui semblait si désaccordé avec son tempérament – avec son club de cœur Monaco auquel il devait beaucoup.

Certes, je ne méconnais pas l’envie qui a dû être la sienne de jouer aux côtés de footballeurs dont le lustre plus ancien allait rajouter au sien plus récent.

Mais, pour la première fois, il a été sifflé à Metz où, taclé, il a exagéré l’offense, ce qui a entraîné un scandaleux carton rouge pour son adversaire de la part d’un arbitre qui, en plus, était un adepte du « deux poids deux mesures ». Kylian Mbappé, pratiquement dans la minute qui a suivi, a marqué un but, ce qui démontrait comme il avait bien joué la comédie !

Dans l’équipe de Monaco, il était une incroyable pépite qui, avec une fraternité joyeuse, était admiré, sans aigreur ni jalousie, par des camarades brillants n’hésitant jamais à le mettre en valeur. Au PSG il sera un éclatant parmi d’autres et on ne pourra jamais s’empêcher de voir en lui, dorénavant, non seulement l’exception sportive mais l’apport dispendieux à une machine du Qatar et à sa gabegie promotionnelle. Son talent demeurera le même, peut-être même par l’influence et la concurrence s’accroîtra-t-il.

Mais il y aura moins de magie, moins de grâce parce que celle-ci est d’autant plus intensément ressentie quand elle s’exprime dans un espace qui n’écrase pas tout par l’argent et laisse encore de la place à l’imprévisible. Même si, je dois en convenir, Monaco ne souffrait pas de pauvreté !

J’admets que mon point de vue est sans doute gangrené par la détestation que m’inspire, pour des destinées qui me touchent, le risque d’être altérées voire dévoyées par l’arrogance des puissants et la profusion indécente de l’argent. La volonté d’achat du PSG – comme pour accumuler « du bétail de haut niveau » – n’est pas pour rien non plus dans mon inquiétude.

Tout me semble troublé. Son éducation parfaite n’est plus un miracle mais une normalité. Sa gentillesse, son intelligence, sa capacité de répondre dans une langue correcte aux questions même les plus basiques ne vont plus m’apparaître comme une bénédiction dans un monde – journalistes et commentateurs compris – trop souvent « razmoket » (c’était son surnom) mais telle une heureuse occurrence – rien de plus, rien de moins.

Que Kylian Mbappé soit passé dans le clan des puissants, dans un collectif qui n’est pas seulement réuni par la passion du foot mais par la gestion d’intérêts sonnants et trébuchants, paradoxalement a rendu sa singularité banale et sa personnalité moins attachante.

Rien n’est perdu à perpétuité. Qu’il permette au PSG de remporter la Ligue des champions ou à l’équipe de France la Coupe du monde, tout sera oublié au profit d’une consécration méritée.

Mais, en l’état, ce billet émane d’un caractériel qui considère qu’on a le droit d’avoir des héros de tous âges dans son panthéon et qui est affecté quand, selon lui, une malfaçon, un défaut dégradent la statue si précocement dressée.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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