Le Kurdistan, nouveau pays indépendant au Moyen-Orient ?

Avocat, universitaire, essayiste
 

Lorsque – après le traité de Versailles – les puissances européennes dessinent la carte des peuples libérés de l’Empire ottoman vaincu, le traité de Sèvres (1920) prévoit la création d’un État kurde. Mais le malencontreux traité de Lausanne (1923) crée plusieurs pays arabes (Irak, Syrie, Liban, Jordanie, Arabie) et oublie le droit des Kurdes à disposer d’eux-mêmes. Révoltés, les Kurdes sont durement réprimés (et gazés) par les Britanniques. Saddam Hussein fera de même.

Les Kurdes, qui ont pris une part militaire importante à la chute de Saddam, ont obtenu une large autonomie, un Parlement. Acteur indéniable de la défaite en cours du sanguinaire califat islamiste, le gouvernement kurde d’Erbil s’apprête à organiser, ce 25 septembre, un référendum pour l’indépendance totale. Et les Kurdes incluent dans les votants la population de Kirkouk, ville de plus d’un million d’habitants, historiquement et majoritairement kurde, et grande zone pétrolière… Le régime baasiste ultranationaliste avait arabisé la province au détriment des populations kurdes et turkmènes, évincées, leurs maisons attribuées à des familles arabes ou démolies.

Le Parlement de Bagdad a réagi en interdisant le référendum et en limogeant (avec un fort doute sur la légalité de la mesure) le gouverneur de la région de Kirkouk. Mais les autorités de Bagdad ne sont pas irréprochables. En effet, lors du changement de régime en 2003, la nouvelle Constitution irakienne décrivait Kirkouk comme un « territoire discuté » en attendant une solution permanente du problème par un processus bien défini (article 140). Mais l’application de ce processus relevait de la responsabilité de Bagdad, qui ne l’a pas fait, et a laissé la province dans un état de crise permanente, ce qui a renforcé la perte de confiance entre Bagdad et les populations du nord-est.

Les puissances régionales (Turquie, Iran, Arabie) ont réprouvé le référendum, comme les Arabes sunnites et les chiites, pour une fois unis. Seul Israël a approuvé (l’oléoduc irakien se déverse à Haïfa). Les États-Unis, la Russie (quoique l’un et l’autre de façon mesurée), la Commission européenne, le ministre Le Drian se sont déclarés hostiles à ce référendum.

L’adoption probable de l’indépendance des Kurdes d’Irak comporte, certes, des risques de diffusion : les Kurdes de Syrie (c’est quasiment fait) mais aussi ceux de Turquie et d’Iran vont certainement s’appuyer sur l’exemple (et le soutien) du Kurdistan irakien. Il s’agit de 30 à 40 millions de personnes kurdophones (langue indo-européenne), mais aussi des minorités chrétienne ou yazidie qui préfèrent bénéficier de la relative tolérance kurde. À l’évidence, la défaite désormais en vue de l’État islamique ne sera pas forcément le début de la paix… D’abord entre les troupes kurdes et les autorités de Bagdad. Mais aussi avec une possible intrusion de troupes turques et iraniennes.

Pourtant, les principes des Nations unies sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sont forts et clairs. La France, fidèle à sa mission séculaire, et à sa place elle aussi séculaire au Moyen-Orient, doit les affirmer fermement, ainsi que la sécurité et les droits des chrétiens. Mais, en même temps, elle devra réparer ses erreurs de 1923 et respecter sa parole de 1920. Et la question se posera aussi pour la reconstitution de la Syrie. Au nom de quoi empêcherait-on le peuple kurde de se réunir et de marcher vers sa liberté ? Et au nom de quoi faudrait-il contraindre sunnites et chiites à vivre – ou plutôt s’entre-tuer – sous le même gouvernement, que ce soit en Syrie, en Irak ou au Yémen ?

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