Décès

Johnny, reviens !


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Ainsi l’indestructible a succombé et nous a abandonnés.

L’émotion est ressentie par tous, autant qu’on le peut dans un pays rétif à la concorde.

J’espère qu’on me pardonnera cette privatisation fugace de la disparition de Johnny : à un mois près, il avait mon âge. Je me souviens du trac de ma vie – je n’en étais pas coutumier – quand, pour Le Point, j’ai pu l’interviewer à l’occasion de la promotion de l’album qu’il avait préparé avec Yodelice. Je me suis entretenu une dizaine de minutes avec lui et j’en ai gardé un souvenir puissant. Dans une sorte de clair-obscur, il était assis et a répondu à mes questions aimablement, avec une densité et un laconisme qui étaient dans sa nature et que le minutage imposait.

Johnny a rythmé nos existences, ébloui ma jeunesse, accompagné le fil de mon temps et avec son talent et sa capacité de prendre n’importe quel texte pour le sublimer, lui donner une vigueur, une puissance avec sa voix qui renversait les montagnes.

Il y a évidemment en nous tous un peu de Johnny et ce n’est pas une clause de style.

Il faisait partie de notre quotidienneté, de notre histoire comme de l’Histoire de France. On le couvait de l’admiration lorsqu’il nous inquiétait, quand il était malade, mais on était si sûr de son incroyable santé contre tous les excès qu’on se rassurait vite, trop vite.

Johnny, on avait même le droit de ne pas le surestimer sur tous les plans, mais s’il était moqué pour tel ou tel trait de son caractère, c’était avec une tendresse familière, une ironie chaleureuse et jamais aigre. Il s’était introduit dans notre cercle de famille, dans notre univers amical, et sa silhouette pleine d’allure était notre horizon. Il ne nous était pas étranger mais, au contraire, s’ajoutait à tous les moments où on évoquait notre société, notre pays et, forcément, il y avait Johnny, puisqu’il était Johnny pour tous.

Ses chansons, ses films, sa voix, son aura à la fois sauvage et raffinée sur scène, son courage, l’éclatante présence de son être qui était accordé à la lumière de son immense célébrité, alors que sa simplicité était louée, son cheminement au milieu de nous, les débuts fulgurants, les succès, les déclins prétendus, les rechutes, les résurrections, ses amours, son identité si pleinement française avec ses appétences pour cette musique enthousiasmante d’outre-Atlantique, son ultime combat puis sa fin : nous sommes orphelins.

J’ai l’impression d’un abandon.

Johnny, reviens !

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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