Editoriaux - Industrie - Médias - Santé - Société - Table - 10 janvier 2018

Jeter nos smartphones ?

Deux actionnaires d’Apple 1 ont écrit à la firme pour lui demander de lutter contre l’addiction des jeunes générations à l’iPhone et ses effets nocifs. Leur pouvoir de décision au sein de la firme est dérisoire (0,2 % du capital), mais c’est une bonne nouvelle que des actionnaires américains promeuvent le bien commun au détriment de la « valeur actionnariale » (maximiser l’usage, la dépendance et, donc, le renouvellement des produits est rentable) : Michael Porter 2 finira par enterrer l’école monétariste. Même s’il y a encore du travail.

Le téléphone prétendument intelligent est utile. Sa plasticité en fait un couteau suisse de l’information qui rend des services très appréciables : réserver son train sans faire la queue au guichet, consulter la météo ou les horaires des marées sans journal, trouver le chemin le plus direct pour aller à son rendez-vous sans plan ni carte, aller chercher dans un dictionnaire le sens d’un mot ou vérifier une conjugaison sans bouger son popotin jusqu’à la bibliothèque : plus besoin d’une logistique « démesurée », un téléphone, de l’énergie dans ses batteries, les « bonnes » applications et de la bande passante et « tout » devient accessible à portée de doigt.

Des entreprises ont compris que l’outil était pertinent pour raccourcir toujours le temps entre la question et sa réponse : la « laisse électronique » fait que le salarié ne décroche pas, jamais. Comme l’ordinateur portable, utilisé par un management pervers, il peut conduire à l’instrumentalisation de l’individu. Certaines entreprises ont compris ces risques en obligeant les vacanciers à une réelle déconnexion lors de leurs congés.

Et puis, l’outil sert aussi aux plaisirs : les réseaux sociaux, les jeux, l’accès aux médias, les messageries en témoignent.

Les enfants et adolescents grandissent maintenant avec ces technologies, qui servent parfois de nounous bien commodes : oui, c’est pratique pour les parents de coller les gamins devant un dessin animé. Avec le smartphone ou la tablette, chacun a son programme. Les écrans fascinent, et le recul critique ne vient qu’avec la maturité – quand il vient. C’est-à-dire quand les enfants ont la chance de ne pas être devenus des junkies du portable.

Des enseignants ont pu mesurer des conséquences, et certains n’hésitent pas établir un lien de causalité entre manque d’attention et de concentration, baisse des capacités d’apprentissage : nos cerveaux ne sont pas adaptés au zapping permanent qu’induit l’utilisation de ces téléphones. Scott Galloway, professeur de l’université de New York, résume ainsi le problème :

Les fabricants d’appareils et les plates-formes sociales devraient être traités comme la malbouffe.

La différence, c’est que l’obésité et le diabète sont des problèmes de santé publique connus, même si rien de vraiment sérieux n’est fait pour s’opposer aux lobbys de la nourriture industrielle. Par contre, ici, des pédagogos vantent et vendent une école où la part du numérique devient léonine. C’est suicidaire, quand on sait que les patrons et les cadres des firmes hi-tech aux États-Unis scolarisent leurs enfants dans des écoles low-tech. À rapprocher de tous ces laïcards forcenés dont les enfants fréquentent des écoles catholiques.

Mon addiction à mon téléphone prétendument intelligent est réelle, mon temps s’y gaspille parfois en futilités et mes interactions avec les autres peuvent en souffrir. Je n’ai donc de leçons à donner à personne en la matière, je ne suis qu’un junky un peu lucide sur son état. Je partagerai cet article sur des réseaux dits sociaux. Mais si vous m’avez lu jusqu’ici, visionnez la vidéo ci-dessous. Ses auteurs ont du talent et nous disent (en anglais) que la vraie vie, celle qui mérite d’être vécue, se vit ailleurs que sur un écran.

Notes:

  1. CalSTRS (fonds de pension des enseignants californiens) et Jana Partners
  2. Promoteur de la « Shared Value » plutôt que la « Shareholder Value »
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