Décès

Jeanne Moreau, la dernière des femmes libres ?

Journaliste, écrivain
 

Il y a féminisme et féminisme. Les femmes qui se prétendent féministes et celles qui se contentent de l’être, sans forcément en faire toute une histoire. Jeanne Moreau, qui nous a quittés ce lundi, à 89 printemps, était à placer au rang de ces dernières.

On lui connaît deux maris. Le réalisateur Jean-Louis Richard, l’un des scénaristes de prédilection de François Truffaut, épousé en 1949, après qu’elle lui eut donné un fils – le seul qu’elle aura -, époux dont elle divorce en 1951. Puis un autre cinéaste, l’Américain William Friedkin – The French Connection et L’Exorciste, c’est lui -, marié en 1977 et dont elle se sépare en 1979. Avec Jeanne Moreau, l’amour durait toujours deux ans.

Les amants, en revanche, on ne les compte plus. François Truffaut et Sacha Distel. Georges Moustaki et Marcello Mastroianni. Pierre Cardin et Tony Richardson qui, pour ses beaux yeux, abandonne sa sublime muse, Vanessa Redgrave. Le tourbillon de la vie, en somme, titre de la chanson de Jules et Jim, le film de François Truffaut, par les soins de la belle interprétée, et qui nous conte le récit d’un… triangle amoureux.

Sa carrière, forte de plus de cent trente films. Du Dernier Amour, de Jean Stelli (1949) au Talent de mes amis, d’Axel Lutz (2015), c’est plus de soixante années de cinéma ; toute une histoire : la sienne et aussi un peu celle du septième art. Jeanne Moreau a tout joué, les prudes et les coquines, les douces et les atrabilaires. Pour donner un bref aperçu de l’étendue de son talent, qu’il nous soit permis de citer ces deux films, arbitrairement choisis par l’auteur de ces lignes : Gas-oil, de Gilles Grangier (1955), et Les Valseuses, de Bertrand Blier (1974).

Le premier est un film populiste où elle incarne une humble institutrice, petite amie du routier Jean Gabin. Des petites gens peut-être sans importance, mais qui savent prendre leur destin en main contre ceux qui viennent leur pourrir l’existence. Jeanne Moreau y est sublime de modestie et d’érotisme tout en retenue.

Le second est un autre film populiste, où elle campe une taularde s’offrant aux bras de deux vagabonds – Gérard Depardieu et Patrick Dewaere – qui, à leur manière foutraque, luttent contre une autre forme de conformisme ; à savoir le consumérisme giscardo-pompidolien. Jeanne Moreau y est inoubliable, de pudeur et d’érotisme déjà nettement plus débridé.

Dans ces deux cas de figure, deux portraits de femme libre. Jeanne Moreau, ce n’était pas que ça ; mais c’était aussi ça… Depuis son décès, les hommages pleuvent, certains de circonstance, d’autres plus sincères. À noter les deux plus idiots de la moisson, ceux d’Anne Hidalgo, maire de Paris, et de Marlène Schiappa, ministre du Tricot ou d’un bidule approchant, qui voient principalement en elle une figure « engagée » en général et pour les droits des femmes en particulier. Tout cela est d’un nigaud, sachant que Jeanne Moreau campait plus sur des positions « dégagistes » qu’« engagistes »…

À son crédit féministe ? S’être déclarée favorable à l’avortement pour des raisons sanitaires, un peu comme Simone Veil, d’ailleurs, et avoir demandé la libération des Pussy Riot quand elles étaient en prison. La belle affaire !

Bref, l’humanisme féministe à la Jeanne Moreau ou à la Françoise Sagan, c’était autre chose qu’aujourd’hui, triste 31 juillet, jour par elle choisi pour tirer son ultime révérence, et dont profite Lââm, piailleuse à casquette sur le retour et féministe de cités – milieu bien connu pour sa vétilleuse observance de l’amour courtois -, pour exiger des patrons de TF1 qu’ils rebaptisent les Dix petits nègres d’Agatha Christie dont ils s’apprêtent à diffuser une nouvelle version.

Voilà qui aurait bien fait rire la défunte qui, dans les années cinquante, fut plus que proche des très sulfureux Roger Nimier et Paul Morand. Toute une époque, on vous dit ; pas la nôtre, il va de soi…

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