Jean-Michel Blanquer, nouveau ministre de l’Éducation nationale : loup ou agneau ?

Professeur certifié de Lettres Classiques
 

Jean-Michel Blanquer ne perd pas de temps. Cet été, les enfants des académies d’Aix-Marseille, Nantes et Lille qui passeront en sixième ont du pain sur la planche : ils sont invités à lire une édition de vingt-deux fables choisies de La Fontaine pour préparer la rentrée. L’objectif, exposé par notre ministre dans une école de Tourcoing le 26 juin 2017, est louable : «  Ce que nous voulons, c’est que les élèves […] en classe de sixième […] reviennent avec ce patrimoine à l’esprit. Les professeurs de français de sixième pourront, s’ils veulent, travailler autour de cela. Ce que nous voulons donc, c’est valoriser ce patrimoine littéraire essentiel, inciter à la lecture, créer une fréquentation du livre de la part des enfants […] ; c’est donc la promotion de La Fontaine, mais aussi du livre, de la lecture, de la lecture en famille, du lien famille-école, du lien CM2-sixième […]. »

Faire lire les Fables de La Fontaine est à la fois judicieux et habile : judicieux car les enfants trouveront toujours leur bonheur dans ces textes poétiques qui croquent à merveille les défauts des courtisans de Louis XIV et parce que nous avons le sentiment, aujourd’hui, de revivre au temps de ce monarque absolu du XVIIe siècle, la culture française en moins ; mais habile également, car les professeurs des écoles et enseignants conservateurs ou progressistes peuvent se retrouver autour de ce texte du patrimoine littéraire appartenant tout particulièrement à cette « culture française » qui n’existe pas pour monsieur Macron.

Il n’y a, par ailleurs, aucune obligation formelle de lire cette œuvre, pour les élèves, ou d’entamer l’année de sixième par son étude pour les enseignants ; chacun est libre d’agir à sa guise. C’est la face agneline de monsieur Blanquer. Mais ne faudrait-il pas s’inquiéter d’une possible face lupine ? Ce dispositif implique qu’insidieusement, l’Éducation nationale incitera dès l’année prochaine tous les élèves à lire durant l’été : or, les neuroscientifiques ont démontré que les enfants assimilent et organisent mieux les informations durant le sommeil et les vacances ; et les vacances d’été ont une place prépondérante dans le processus d’assimilation. Il faut penser que les corps sont en plein développement et que le cerveau peut rencontrer des difficultés à gérer à la fois les modifications physiologiques et les acquisitions cognitives.

Certes, il est de bon ton d’accuser les enseignants de vouloir préserver leur très confortable prérogative des vacances et il semble, ici, se profiler pour eux la mise en place progressive d’un allongement du temps de travail devant élèves. Mais instruire est un métier qui implique de s’adapter au rythme de la « matière » première, et il se trouve que cette «  matière » est une jeune personne en développement : on ne sème pas du blé en plein mois de décembre, sous peine de faire mourir de froid le semis avant qu’il puisse croître ; il faut être patient et attendre mars ou octobre. De même, sous prétexte d’occuper les enseignants pour justifier leur salaire, de moins en moins attractif pourtant, on semble commencer par pousser les élèves à lire pour la classe durant les vacances.

Arrêtons donc de transformer les élèves en ouvriers de l’éducation à coups de compétences et de vacances occupées ; laissons les enfants grandir dans l’intimité de leur repos justifié et, s’il faut augmenter le temps de travail des enseignants, cherchons plutôt des occupations professionnelles sérieuses à leur soumettre, sur temps de préparation, non devant élèves.

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