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J’ai passé une soirée avec SDF…

Journaliste, écrivain et essayiste.
 

« Un sans domicile fixe (SDF) s’est pendu à un arbre porte Dauphine », rapportait Le Parisien, il y a quelques jours. Il ne semble donc pas que la misère soit beaucoup moins pénible au soleil, pour les 10.000 ? 15.000 ? sans-abri de Paris (le flou de ces « statistiques » révèle tout l’intérêt porté à ces personnes sans assiette fiscale ni carte électorale par nos princes démocrates, tripe molle et cœur dur). Je vais vérifier tout cela de près au crépuscule, ce 29 juillet 2013.

Au pied de la tour Montparnasse, distribution mensuelle de l’association Solidarité des Français (SDF). À manger et à boire. On ne sait comment, le mot est passé par les rues et une petite foule s’amasse devant deux gamelles de 32 litres. Viande et légumes. Tout est nettoyé en un quart d’heure. J’ai « tapé » quelques photos numériques. Discrètement. Prenant toujours les gens de dos. Je sais que ceux qui ont tout perdu tiennent encore à leur image, pour la plupart.

Je comptais bien ensuite faire la queue pour « goûter la soupe » en épiant les conversations… Je n’ose pas ! Mauvais journaliste ? Si vous voulez, patron. Mais j’ai vu d’emblée qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde ; et je préfère épier les événements en tête de la file d’attente.

Vous avez peut-être aperçu Odile Bonnivard à la télévision ? Elle est porte-parole de l’association SDF. Elle me confie : « C’est dur, ce soir. Beaucoup de gens qu’on ne voit pas d’habitude. Vivement que les autres “assoces” reprennent du service et qu’on se retrouve avec nos habitués seulement. »

Elle me quitte pour expulser de ses propres mains une sorte de dandy à Levi’s 501 et Nike flambant neuves qui a réussi à s’incruster au « bar » (sans alcool) et a un peu l’air de se foutre de nous.

La tension monte d’un cran à l’arrivée d’un personnage inquiétant. Il se dispense de faire la queue, exhibant les arcades sourcilières déchiquetées des boxeurs usés, les tatouages bleuâtres des taulards endurcis. Et il tente de se servir lui-même, en grommelant des remerciements vaguement injurieux. Roger Bonnivard, second pilier de SDF, grisonnant mais massif, repousse l’individu sans s’énerver. J’ai approché mes 94 kilos de la scène pour intimider, tout en me demandant comment je m’en sortirais s’il fallait agir, à 60 ans passés.

La courageuse association Solidarité des Français a survécu aux persécutions – parfois brutales – de l’État, qui lui reprochait de servir aux sans-abri une soupe « discriminatoire » : une soupe au cochon ! Les soupes halal et casher sont manifestement plus digestes, pour la République laïque.

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