Editoriaux - Politique - Presse - Santé - Table - 14 mars 2013

Jacques Tillier ou le parcours d’un loup solitaire

Le 29 mars 1974, un jeune journaliste planque devant le domicile de Georges Pompidou, dans l’Ile Saint-Louis. Depuis des mois, une rumeur agite le monde politique. Le président de la République serait très gravement malade. Quelques rares photos le montrent courbé, le visage boursouflé au point d’être méconnaissable. Officiellement, les rares communiqués de presse évoquent une mauvaise grippe. Les traits déformés seraient dus aux effets d’un traitement à base de cortisone. L’indigence de ces prétendus bulletins de santé officiels laisse pantois. Notre Rouletabille voit débarquer devant lui le Président. Il est seul, a un appareil photo d’amateur. Clic-clac, merci Kodak. Coursé par le service de sécurité, il réussit à s’échapper. Le 2 avril 1974, le deuxième président de la Ve République décède après cinq ans de mandat.

Le jeune journaliste – il s’appelle Jacques Tillier – qui a pris ces clichés a réalisé un véritable scoop. Il sort de l’anonymat qui nimbe d’habitude les pigistes tentant de s’intégrer avec plus ou moins de succès à une rédaction. Lui qui publie aujourd’hui les « Souvenirs d’un journaliste pas comme les autres » commence sa carrière dans un hebdomadaire lui aussi pas comme les autres. Il s’agit de Minute. Le titre sent le soufre. Au Moyen-Âge on marquait les lépreux, les juifs, puis les criminels et les putains. Au cours des années 1970, travailler à Minute ou acheter le titre en kiosque était le signe d’un déplorable état d’esprit. La bonne conscience collective voulait voir là l’antre méphistophélique où se donnaient rendez-vous toutes les réactions, et où les pulsions antidémocratiques s’agitaient dans l’ombre.

Jacques Tillier, qui fit ses premières armes au sein de ce journal avait, en rédigeant ses souvenirs, l’occasion de dénoncer bien des mensonges et de mettre bas bien des clichés souvent très enfantins. On ne lui reproche pas de ne pas être l’historien d’un titre. On peut néanmoins attendre de lui qu’il apporte un témoignage sur un milieu professionnel qui l’a accueilli et l’a initié à bien des mondes. Il était mieux placé que quiconque – lui, fils de pied-noir – pour savoir que Minute était né, après la disparition de l’Algérie française, de la détestation et pourquoi pas de la haine vis-à-vis du général de Gaulle.

Jean-François Devay, le père fondateur du titre, était un esprit libre et indépendant. Il pouvait afficher sur sa poitrine une médaille de la Résistance, une Croix de guerre, breloques que l’on ne ramasse pas dans une poubelle. Il est, de fait, l’héritier conceptuel de Jean Galtier-Boissière, le fondateur du Crapouillot. « Ces états de service, rapporte Tillier, font qu’en 1962, un certain nombre de personnalités (Marcel Dassault, Alain Griotteray, Eddie Barclay, Juliette Gréco, Françoise Sagan, Fernand Raynaud…) mettent la main à la poche et l’aident à fonder Minute. »

Jacques Tillier mène au sein de ce journal un parcours de loup solitaire. Il traque les affaires, en découvre. Il les rapporte, ébranlant souvent le landerneau politique par ses révélations. Il va défrayer la chronique lorsqu’il se fera enlever par Jacques Mesrine avant d’être flingué. Il était obsédé par l’idée de réussir à interviewer celui qu’une certaine presse, prétendument libertaire, considérait comme un Robin des Bois des temps modernes. L’affaire Tillier commence. « Il m’a rarement été possible de m’exprimer », écrit-il en évoquant les circonstances d’une exécution ratée. Le postulant assassin rate son meurtre. La victime échappe au coup de grâce tiré à bout portant. À franchement parler, on n’y comprend rien. On attend toujours des explications. On doit évoquer le miracle, mais encore faut-il en entendre le récit. Tillier se tait alors qu’il a, là, l’occasion d’apporter un témoignage de première main.

Il se tait encore en se montrant d’une discrétion de violette lorsqu’il coupe les amarres avec ce titre, obsédé par l’idée de « foutre le camp de là et au plus vite ». Le lecteur doit se contenter de cette déclaration bien hermétique. Ne lui en déplaise, Tillier ne fut pas un maudit de la terre traînant toujours derrière lui le boulet infamant d’être un ancien de Minute. Il avait la réputation méritée d’être un excellent journaliste d’investigation ayant un très joli carnet d’adresses. Etienne Mougeotte, directeur du Journal du dimanche, ainsi que Charles Villeneuve, journaliste à Europe 1, reconnaissent ses qualités et vont lui tendre une main chaleureuse. Il va réaliser plusieurs scoops. Jacques Tillier va ensuite entamer un parcours déconcertant en Afrique. Il joue en ce continent le missi dominici entre certains chefs d’État et les voyageurs de commerce de la Centrafrique. De là un récit savoureux et parfois délirant qu’on lit avec gourmandise.

Dans cette autobiographie, il raconte comment il devient, en 1991, directeur général, à La Réunion, du « Journal de l’île ». Le groupe Hersant Média bat de l’aile, à lui de redresser la barre. Il rapporte les grandeurs et vicissitudes d’un patron de presse confronté à la gestion d’un titre. On plonge là dans l’entreprise avec la confrontation entre les actionnaires, les demandes des politiques et les exigences de divers groupes de pression. Après un long séjour dans l’île, notre patron de presse se retrouve en Champagne, en Ardenne et en Picardie (CAP), chargé des divers titres du groupe Hersant. À ce niveau de responsabilité, on n’échappe pas à la politique. Rapportant un conflit local quelque peu pugnace, il écrit : « N’ayant pas l’habitude de laisser les journalistes se faire casser la figure sans réagir, j’exigeais donc d’emblée dans tous les titres de CAP, au beau milieu de la campagne pour les Européennes, un boycott total du Front national, lequel dura près de deux ans. » Tillier s’était fait juge. Il fixa la peine. En détermina la durée. Les bras vous en tombent en lisant qu’un patron de presse qui a toujours vécu à l’ombre d’une droite prétendue libérale se vante d’une telle excommunication !

Sur le site Boulevard Voltaire, on ne peut, moins que quiconque, oublier notre philosophe emblématique déclarant : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » 1 On ne peut non plus oublier Maurice Clavel, lâchant le 13 décembre 1971, à l’émission « À armes égales », le désormais célèbre « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » Alors, bonsoir, Monsieur Tillier.

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