Culture - Discours - Editoriaux - Polémiques - Politique - 1 juillet 2018

Intellectuel de gauche est-il un pléonasme ?

Y a-t-il des intellectuels de droite ?

On peut légitimement se poser cette question puisque dans l’excellent article de Nicolas Truong – comme souvent -, on nous explique « Comment la droite récupère les intellectuels de gauche » (Le Monde). Ce qui laisse entendre qu’elle n’en dispose pas.

La droite, pour aller vite, me semble riche en penseurs, en historiens, en essayistes, en polémistes, en romanciers désengagés ou désinvoltes, en virtuoses de l’esprit ou du paradoxe.

Le terme « intellectuels », qui est né avec l’affaire Dreyfus, a toujours été accolé à la gauche et définit une certaine manière professionnelle et systématique d’appréhender les concepts.

Il me semble que la droite, dans sa réflexion, ne s’éloigne jamais assez de la réalité et du pragmatisme pour pouvoir s’abandonner à la volupté abstraite et en quelque sorte désincarnée de l’idée. De sorte que sa démarche et ses propositions, si elles peuvent être approuvées ou contestées, offrir matière à débat ne sont en revanche jamais reprises par la gauche dont les intellectuels au contraire alimentent les discours politiques et culturels du camp adverse.

Derrière cette « récupération », il ne faut pas négliger la part tactique qui permet à des conservateurs ou à des libéraux de s’approprier non pas des thèses antagonistes mais des fragments, des extraits, des citations infiniment ressassés de celles-ci et d’apparaître ainsi tolérants, ouverts, plus aptes à l’universel et au pluralisme que ceux dont ils s’inspirent et qui ne rendent jamais la pareille.

Il me semble qu’on peut aller plus loin en s’attachant à l’examen des intellectuels de gauche les plus souvent exploités si j’ose dire.

Je laisse de côté Charles Péguy et Jean Jaurès qui à l’usage me paraissent moins représenter des sources de gauche qu’un vivier, un fonds commun dans lesquels chacun a le droit d’aller puiser. Comme si en effet ils appartenaient à tous et se trouvaient à la disposition de n’importe quelle argumentation aussi antithétique qu’elle puisse être. On pourrait même soutenir que la gauche politique jalouse de cette banalisation qui ressemble presque à une confiscation par la droite – qu’on songe à Jean Jaurès cité jusqu’à la corde par Henri Guaino pour Nicolas Sarkozy – se détourne peu ou prou de ces figures devenues à force délétères.

En revanche j’incline à percevoir chez Albert Camus, George Orwell, Antonio Gramsci – ou plus récemment chez Jean-Claude Michéa – souvent choisis par la pensée et les politiques de droite – le monde qui se défait ou la crise notamment – une double caractéristique.

La première a trait à la substance même de leur œuvre qui sans forcer le trait est si riche, si complexe et si contradictoire qu’elle peut, grâce à certaines fulgurances, nourrir la réflexion de beaucoup aussi opposés qu’ils soient. C’est le propre du génie que de s’échapper des prisons idéologiques pour, parfois contre son gré, servir des causes ignorées à l’origine.

La seconde tient au fait que les intelligences créatrices que j’ai mentionnées sont libres de toute orthodoxie, de tout dogmatisme parce que leur pensée peut être heureusement imprévisible et qu’elle ne se résume pas à des chemins balisés. Par leurs écrits comme par leurs propos elles constituent un défi à la stabilité rassurante et dangereuse des convictions définitives et une offense au militantisme. Ce n’est donc pas par hasard que surgissent régulièrement ces noms, ces lumières dans l’espace intellectuel et politique : ils sont au sens propre inépuisables.

Je voudrais qu’un sort particulier soit fait à Pier Paolo Pasolini, cinéaste et écrivain, personnalité sulfureuse, dérangeante, provocatrice mais si stimulante. Ils sont nombreux ceux qui, de toutes disciplines, vont chercher chez lui si divers et contrasté, classique mais révolutionnaire, épris d’une esthétique détestant le laisser-aller, des leçons aussi bien pour leur vie que pour leur méditation et leurs travaux.

Sans doute doit-on admettre qu’il n’y a pas à proprement parler d’intellectuels de droite. Si elle n’est plus la plus bête du monde – il y a de la concurrence ! -, il lui manque des éclaireurs de l’esprit, des inventeurs au point que parfois elle est condamnée à chercher chez d’autres – par exemple Alain Finkielkraut – qui ne sont pas naturellement de sa famille les théorisations les plus brillantes de ce qu’elle devrait être.

Extrait de : Justice au Singulier
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