Illibéralisme ou nationalisme ?

Le président de la République française Emmanuel Macron part d’ores et déjà en campagne contre ce qu’il appelle l’illibéralisme, et ce, dans l’horizon des prochaines élections européennes de mai 2019 (cf. le clip polémique de campagne diffusé par le gouvernement sur les réseaux sociaux depuis le 26 octobre). Lors de son discours de vœux prononcé à la presse le 3 janvier dernier, le Président Macron avait affirmé qu’il sévissait une « fascination illibérale ».

Macron parle de l’illibéralisme comme Mitterrand parlait autrefois du nationalisme au Parlement européen en 1995 (« Le nationalisme, c’est la guerre ! »). Dans les deux cas, il s’agit de vanter les fondements libéraux de l’Union européenne. Le terme natio, en latin, a le défaut immense de renvoyer à la terre de naissance, voire à la race. De la Russie à l’Italie en passant par la Hongrie, l’aspiration des peuples à des régimes tant nationalistes qu’autoritaires relèverait de la résurgence inéluctable du fascisme. Dès lors, les oppositions idéologiques pleuvent : fédéralisme contre souverainisme, démocratie contre populisme, cosmopolitisme contre nationalisme, multiculturalisme contre identitarisme et, enfin, libéralisme contre illibéralisme. En fait, suffrage censitaire contre « démocrature ». Le Bien contre le Mal. On se paie de mots dans un monde d’images et de slogans. Mais ces oppositions ne finissent-elles pas par devenir un trompe-l’œil ? Car la mondialisation n’a-t-elle pas déjà dissous les nations ?

Des intellectuels essaient de légitimer l’émergence des démocraties illibérales, et ce, pour disqualifier le juridisme consubstantiel aux démocraties modernes depuis leur création. L’extension des droits sociétaux et la limitation de la liberté d’expression, par exemple, en sont les manifestations les plus évidentes. Tout est programmé pour que les minorités ethniques et sociétales deviennent des majorités post-nationales, une Europe terra nova. Dans cette perspective, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini seraient les chefs de file d’une nouvelle Europe, celle des peuples, autrement dit celle des nations. En théorie, la démocratie (représentative ou pas) se doit de reconnaître, après chaque élection (locale ou nationale), le génie du peuple. La représentation politique, par ses incessantes circonvolutions, finit par trahir sa propre nation. Le peuple voterait mal si c’est contre le progressisme ou le fédéralisme. Force est de constater que l’Union européenne s’est constituée sur la haine des nations, voire du judéo-christianisme.

Deux crises se manifestent : celle de la représentation et celle de la chrétienté. Dans un réflexe pavlovien, la propagande française contre le projet eurasiste du président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine se montre de plus en plus agressive. Emil Cioran avait écrit en 1941, peu de temps après son arrivée en France : « Le monde slave s’élève, menaçant pour l’Europe en raison de son excès d’âme. La Russie en a trop. La France, trop peu. » Si la France a perdu son âme et si cette âme est bel et bien catholique, n’est-ce pas en raison de sa soumission lancinante et progressive à l’ordre libéral-libertaire depuis la Révolution française ? Le passé serait toujours dépassé. Quelle arrogance de notre époque de considérer que le passé est nécessairement plus rabougri que le présent ! Nos élites condamnent les totalitarismes du XXe siècle pour mieux dissimuler ceux du nôtre : ceux d’hier s’imposant par la force contre ceux d’aujourd’hui s’imprégnant par la loi.

Il est certain que les peuples européens se trouvent clairement à un tournant de leur histoire. Que le Parlement européen devienne « populiste » ne changera rien à l’affaire : l’arsenal juridique européen annulera les votes des représentants des souverainetés nationales. En somme, l’État de droit anéantit, sous nos yeux, les actions des chefs d’État : il crée de la fluidité tout en nourrissant la crainte de la solidité. Il ne veut plus de frontières mais des terrains vagues. Il faut lubrifier les échanges à tout prix. Les individus ont donc déjà supplanté les peuples : des nomades qui ont remplacé les soldats.

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