La grande colère de Jean Lassalle

Les chaînes de télévision offraient, mercredi soir, aux citoyens médusés un lamentable spectacle : le grand Jean Lassalle, le député chanteur des Pyrénées Atlantiques, l’ex-candidat à la présidentielle, le président de Résistons, le tribun de la plèbe que nul n’avait pu faire taire, privé de micro, hurlant en vain dans l’Hémicycle quasi désert sa colère devant ce « règlement » de l’Assemblée nationale qui le prive de parole .

Face à lui, une totale inconnue, la députée En Marche ! Carole Bureau-Bonnard, vice-présidente de l’Assemblée, qui le rabroue vertement, façon dame des postes quand vous n’avez pas lu en entier le panneau qu’elle a apposé sur la vitre de son bureau avant de lui adresser la parole.

Elle s’était déjà illustrée, le 6 juillet dernier, au perchoir en se montrant totalement dépassée par sa fonction, bien que guidée pas à pas par un administrateur occupant malgré lui le « trou du souffleur ». Et en refusant – déjà – de donner la parole à certains élus. André Chassaigne et Jean-Louis Bourlanges avaient quitté l’Hémicycle furieux.

Jean Lassalle l’a quitté aussi en lançant, comme Maurice Clavel à la télévision en 1971 : « Messieurs les censeurs, bonsoir ! »

Comme le souligne Emmanuelle Ménard, députée non inscrite, « les députés non inscrits ont très peu de temps de parole. Sur le projet de loi agriculture, nous avions, par exemple, trois minutes par député. ». Et « à raison d’une heure pour vingt députés, on ne peut même plus défendre les amendements qu’on a déposés ».

Noel Mamère, qui fut longtemps dans cette situation, était plus lapidaire encore : « Le non-inscrit fait tapisserie à l’Assemblée. »

C’est d’autant plus préjudiciable que ces non-inscrits sont de fortes têtes : trois nationalistes corses, huit Rassemblement national et proches, Dupont-Aignan, Lassalle…

En réalité, depuis qu’une autre forte tête, Christine Boutin, a osé, le 3 novembre 1998, tenir plus de cinq heures sur une motion d’irrecevabilité du projet de loi sur le PACS, on ne sait comment limer le temps de parole. Les non-inscrits sont les victimes collatérales d’une politique de « temps législatif programmé » initiée en 1999.

Alors, que faire ?

Faire voter l’abaissement du seuil ? Aux termes de l’article 19 du règlement de l’Assemblée, « aucun groupe ne peut comprendre moins de quinze membres ». Un seuil abaissé à six réduirait les non-inscrits à quelques cas isolés. Or, c’est arrivé au moins déjà une fois, en 1932.

Que les vingt non-inscrits forment eux-mêmes un groupe ? S’ils ne sont pas arrivés à intégrer un des groupes constitués proches de leurs idées, y arriveront-ils avec des élus disparates ?

Saisir le Conseil constitutionnel sur cette question épineuse et controversée du temps de parole ? À tenter, puisqu’il contrôle la constitutionnalité des règlements de l’Assemblée nationale. En effet, la raison d’être du Parlement est de permettre la confrontation d’idées divergentes et, comme le disait Philippe Séguin : « La démocratie ne se résume pas à la loi de majorité, elle s’exprime surtout dans le respect des droits de la minorité. » Or, les non-inscrits, forts tempéraments et non-conformistes, en sont souvent les plus actifs !

Alors, bien sûr, madame Bureau-Bonnard, qui est masseuse de métier, pourrait aussi exercer ses talents à l’Assemblée pour détendre les députés qu’elle traite si durement. Mais on peut douter que, si elle offrait ses services à Jean Lassalle, un massage des cervicales suffise à le calmer.

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