Livre

Portrait de Marianne avec un poignard dans le dos

de Christian Combaz

Écrivain
 

Durant le mois d’août, Christian Combaz fait l’honneur à Boulevard Voltaire de publier des extraits de son très dérangeant « livre annulé ».

À quel titre puis-je réclamer justice ?

Au même titre que la plupart de ceux qui m’écoutent. À dix-sept ans, j’avais l’idéal le plus commun pour un jeune homme sans fortune : trouver une place dans la société. La façon la plus sûre de surmonter le handicap que représentait la condition moyenne de mes parents était de profiter de la chance qu’ils m’avaient offerte d’étudier dans un collège de riches et d’y apprendre les usages.

Au nombre des usages, on rangera le choix d’un vocabulaire adéquat, la politesse, le sens de l’opportunité dans l’acception classique, c’est-à-dire la notion de ce que l’on peut faire et du moment où l’on peut le faire, la connaissance de l’Histoire, et la morale chrétienne qui apportait, à tout cela, sa touche de sagesse et de mesure. La France était une sorte de monument dont on franchissait le perron en partant de la dernière marche – ou des quelques premières, selon la position de son père, mais c’était le même escalier pour tout le monde.

Hélas, au milieu des années 60, des gens essayaient déjà de passer par l’entrée de service, d’escalader les fenêtres du premier, de soudoyer le concierge afin de pénétrer dans le bâtiment sans se plier aux règles.

La culture rock protestataire, l’esprit de 1968, le déferlement des films du genre « Je fais ce que je veux », l’art contemporain que mes oncles provinciaux appelaient « à la con » étaient sur le point de se répandre. En soi, d’ailleurs, ce n’était pas illégitime. Il est sain que les règles soient remises en cause périodiquement par une poignée de dissidents qui imaginent autre chose. À condition que la négation absolue et résolue de ce qui est réputé le bon goût, l’absence totale de contraintes, la dégradation du sacré ne prétendent pas devenir l’esthétique officielle.

Or, nous y sommes. Les révolutionnaires veulent des médailles. Les gens qui « conchient la France » comme l’ancien ministre Jean Zay sont déplacés au Panthéon en direct à la télévision. La marge a envahi le cahier, les provocateurs qui décoraient des ânes de la Légion d’honneur, ceux qui exposaient un urinoir, ceux qui écrivaient des œuvres périssables pour montrer que nous étions mortels briguent à présent l’immortalité.

Il est temps de dire à qui nous le devons et quelle épreuve ce fut pour nous que d’avoir eu du génie à vingt ans sous Giscard.

À l’âge où l’on essaye de donner la preuve de ses dispositions naturelles, il était très irritant, en 1974, de voir que nos maîtres non seulement n’en possédaient aucune, mais considéraient que le talent n’existait pas. « Notion bourgeoise, dépassée, injuste, inégalitaire », nous disait-on. Il fallait faire en sorte que tout le monde pût prétendre être doué d’imagination.

C’est ce qui est arrivé dans ma génération. Ceux qui n’avaient aucun don se sont arrangés pour amoindrir ceux des autres. Pour ce qui est de la culture dite générale, de la formation intime, de la citoyenneté de l’esprit, le niveau d’exigence moyen est tombé tellement bas que l’accès au perron a fini par devenir un plan incliné. Il ne suffisait pas de nier que l’on soit né prince ou poète, il fallait baisser la barre pour que les gens sans talent n’aient qu’à l’enjamber. C’est la mission qu’on a bientôt assignée à l’école.

« Que voulez-vous, dira-t-on, c’était le mouvement naturel de l’histoire et de la démocratie, il n’y a pas de véritable responsable, personne n’a rien décidé, ça s’est fait tout seul. »

Allons donc.

Entre « personne n’a rien décidé » et « ça s’est fait tout seul », il y a justement une nuance qui est la matière de ce livre. L’incapacité de décider quoi que ce soit, puis le fait de laisser tout casser, dégrader, dévaster, en quinze jours d’émeutes caractérisent notre époque et notre pays. Mais que personne ne nous dise qu’il n’y a jamais eu de responsable. Qu’on ne prétende pas qu’il n’y a jamais eu de vecteur dans la lâcheté. Les responsables, les fourriers, j’ai dîné cent fois avec eux, je les ai mis en garde contre la colère de la jeunesse future. Au moment où elle devient irrépressible, essayons au moins de faire en sorte qu’elle ne reste pas irréfléchie.

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