G.-W. Goldnadel : L’arbre Dieudonné cache la forêt entière de l’antisionisme…

Avocat et essayiste.

Président de Avocats sans frontières.

 

Entretien réalisé par Emmanuelle Duverger.

Quelle est votre vision globale de « l’affaire Dieudonné » ?

La quenelle me reste sur l’estomac. Je continue à penser qu’on en a fait trop sur cette histoire de quenelle et qu’on l’a fait gonfler. De la même manière, on en avait trop fait sur l’affaire Taubira. Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que c’est moi qui, le premier, ai fait condamner Dieudonné. Je ne suis donc pas soupçonnable d’avoir la moindre indulgence pour ce triste sire. L’arbre Dieudonné cache la forêt entière que l’on ne veut pas voir, à savoir que Dieudonné est le fils monstrueux de parents extrêmement convenables, considérés comme des gens tout à fait respectables : je pense à Stéphane Hessel, enterré quasiment dans le cadre d’une canonisation laïque, mais qui en avait fait autant, dans le domaine de la nazification d’Israël, que monsieur Dieudonné M’Bala M’Bala. Je pense également à Daniel Mermet, et je trouve assez ironique que Radio France porte plainte s’agissant de Patrick Cohen et laisse sévir monsieur Mermet qui a en permanence laissé ses invités ou ses auditeurs nazifier Israël, Sarkozy ou Claude Lanzmann. De ce point de vue, Dieudonné pourrait tout à fait considérer qu’il est traité de façon discriminatoire. À tout prendre, je préfère les pitreries largement déconsidérées de Dieudonné plutôt qu’un discours sur Israël dûment nazifié par la radio de service public. Voilà ce qui me reste sur l’estomac. De la même manière, Edwy Plenel, sur France Culture, en utilisant un faux grotesque dont il a fallu qu’il s’excuse, avait comparé Israël à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Si on refuse de faire le procès de l’antisionisme radical des dix dernières années en France, on continuera évidemment à voir prospérer l’antisionisme antisémite de Dieudonné. Il faut choisir.

Selon vous, pourquoi cette différence de traitement ?

Pour deux raisons : c’est vrai que Dieudonné a franchi un nouveau cap. Sur la base de ce terreau fertile — Stephan Zweig parlait de « pourriture » —, Dieudonné a haussé d’un cran les injures et les insultes. Mais le fond idéologique est le même. D’autre part, l’erreur stratégique de Dieudonné est d’avoir fait une révolution copernicienne dans laquelle il est passé de l’extrême gauche à l’extrême droite. En réalité, il a bougé d’un centimètre, mais c’est la distance qui sépare l’impunité totale à la culpabilité automatique : le paradis antisioniste est très proche de l’enfer antisémite…

Pourquoi cette réaction maintenant alors que Dieudonné tient ces propos depuis longtemps ?

La Place Beauvau a fait le boulot de la Place Vendôme. J’aurais bien sûr préféré que, sur le plan pénal, on continue à s’en prendre au récidiviste Dieudonné. Madame Taubira a dormi et monsieur Valls s’est réveillé brusquement. J’avoue que je n’arrive pas à crier haro totalement sur le ministre de l’Intérieur, même s’il a probablement utilisé la pire des méthodes… Je continue de penser que c’est une erreur d’avoir focalisé sur la quenelle. J’aurais préféré que madame Taubira se saisisse de l’affaire Patrick Cohen, par exemple. C’eût été mieux. En être réduit à interdire un spectacle, ça n’a pas que des avantages – loin s’en faut – et cela présente notamment l’inconvénient de faire dire à beaucoup de gens qu’il y a à nouveau deux poids deux mesures entre les juifs et les musulmans… C’est évidemment faux car on ne peut pas mettre sur le même plan l’antisémitisme raciste et ce qu’ils appellent l’islamophobie, qui est du domaine de la critique licite d’une religion.

Une autre équivalence, beaucoup plus valable à mon sens, et qui me reste en travers de la gorge, est qu’on ne fasse rien contre les Femen. Qu’elles puissent impunément narguer les catholiques et qu’on ne s’en prenne qu’à ceux qui tourmentent les juifs, ce n’est pas normal. Et c’est tout à fait contre-productif à l’égard des juifs eux-mêmes qui seront une fois de plus considérés comme des privilégiés…

Est-ce qu’on ne risque pas justement d’en arriver au résultat inverse de celui espéré, c’est-à-dire faire monter l’antisémitisme ?

On peut parfaitement le craindre. Mais ce n’est pas Valls qui est responsable de cette situation : lui ne fait qu’hériter du gonflement de la quenelle. Après la quenelle, on a focalisé sur la tournée de Dieudonné, et Valls s’est trouvé devant une alternative diabolique : s’il ne faisait rien, on lui aurait reproché son inaction ; il a fait quelque chose et on le lui a reproché de la même façon. Voilà pourquoi j’enrage encore une fois de cette histoire de quenelle… On est dans un système où règnent cacophonie, confusion mentale et publicité stupide. En outre, l’obsession de la chose juive entre dans une interaction extrêmement dangereuse avec l’obsession de l’antiracisme. C’est ce que je crains plus que tout : on pourrait parler d’autre chose.

Qu’avez-vous pensé de la décision du Conseil d’État ?

C’est une décision exceptionnelle, mais il faut reconnaître que le cas était également exceptionnel : ce n’est pas tous les jours qu’on a affaire à quelqu’un qui ironise sur la Shoah… C’est un tournant jurisprudentiel particulier, mais j’observe également que le Conseil d’État a déjà jugé bon d’interdire la soupe au cochon… Penser que les nouvelles jurisprudences ne concernent que Dieudonné, c’est faux.

Sur un plan procédural, que pensez-vous des arguments de la défense qui trouve étonnant que le Conseil d’État, même en référé, se soit réuni si rapidement, et qui estime que les droits de la défense et à un débat contradictoire n’ont pas été respectés ?

C’est une procédure exceptionnellement rapide, mais j’observe que Dieudonné a été défendu. Il a été représenté. Du coup, je ne suis pas persuadé de la validité de cette objection…

Même si, objectivement, l’avocat qui connaissait le mieux le dossier ne pouvait pas être présent ?

De deux choses l’une : ou bien il considérait qu’il n’était pas à même de se défendre et il ne fournissait rien. Cela plaçait les juges devant leurs responsabilités. Ou bien il prenait un avocat. Mais il ne prenait pas un avocat en prétendant ensuite que ce n’était pas le bon…

Cette extrême rapidité a pu faire dire à certains qu’on assistait à une justice aux ordres…

Jusqu’à maintenant, les jurisprudences du Conseil d’État me conduisent à penser — et pas toujours pour m’en réjouir — qu’il tourne souvent le dos aux préoccupations gouvernementales. Ce serait donc la première fois qu’elle serait « aux ordres ». Maintenant, le Conseil d’État est composé de magistrats qui peuvent recevoir leurs instructions de leur propre conscience, bien ou mal inspirée. C’est autre chose.

Cette interdiction a priori des spectacles de Dieudonné, c’est un coup de canif à la liberté d’expression ?

Contrairement à d’autres, je ne suis pas un défenseur farouche de la liberté d’expression à tout prix. A fortiori dans le système français qui, juridiquement, limite la liberté d’expression. Mais je n’aime pas la liberté d’expression à géométrie variable. Je ne pense pas qu’interdire un spectacle de Dieudonné, au stade où nous en étions arrivés, soit nouvellement attentatoire à la liberté. On a interdit, avant lui, des meetings de Le Pen sans qu’il y ait des levées de boucliers et on interdira d’autres choses après lui. Ce n’est pas cette interdiction qui me trouble le plus. En revanche, il n’a pas été intelligent de tolérer ou, mieux encore, de favoriser l’antisionisme radical (je pense notamment au boycott des produits israéliens) ; il n’a pas été intelligent, y compris de la part de membres de la communauté juive, de faire gonfler la quenelle. Il aurait été plus intelligent de saisir la justice pénale du problème de Dieudonné plutôt que la justice administrative. Enfin, il aurait été plus intelligent de ne pas sombrer, jour après jour, dans un antiracisme obsessionnel…

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