Gilets jaunes et pouvoir en place : le divorce est consommé !

Le 13e samedi de manifestations des gilets jaunes appelle à la réflexion. Le ministère de l’Intérieur tente désespérément de faire croire que le mouvement s’essouffle en se radicalisant. On peut penser, une fois de plus, que l’addition des manifestants dans l’ensemble des villes dépasse largement les 51.000 estimés par la police. Mais l’essentiel n’est pas là.

C’est la durée qui est un fait nouveau d’une importance capitale. Alors que les risques de manifester sont avérés, des milliers de Français n’hésitent pas, semaine après semaine, à s’y exposer. Ces défilés sont majoritairement pacifiques. Certes, des violences et des déprédations sont commises, mais elles demeurent marginales. Malgré la volonté du pouvoir de souligner la radicalisation et l’extrémisme des gilets jaunes, on voit bien que ce n’est pas le fond du problème. Les extrémistes des deux bords sont présents, mais ils ne font qu’utiliser l’occasion d’un mouvement qu’ils n’ont pas fait naître. Celui-ci est spontané. C’est l’explosion d’un divorce profond dans la société française, contenu depuis longtemps, et que Macron subit pour trois raisons : d’abord à cause du faible sentiment de légitimité ressenti à son égard après le scénario très particulier de son élection, ensuite parce que, totalement inconscient de cette particularité qui lui a fait croire à son génie, il a multiplié les provocations, enfin parce que son manque d’expérience le rend incapable de comprendre le peuple qu’il dirige.

Emmanuel Macron aura tenu un an sur une base étroite dès l’origine. Si la séparation droite/gauche est toujours pertinente pour les valeurs, c’est le clivage vertical qui l’emporte désormais, avoué sans pudeur par la caste dirigeante qui dénonce sans vergogne le populisme, la pensée du peuple dans une démocratie ! Avec les gilets jaunes, le populisme n’est plus une pensée condamnée par la caste dominante, c’est une action, une révolte insistante contre la France d’en haut. C’est ce qui explique les contradictions apparentes de la situation actuelle : les prestations présidentielles dans la mise en scène du grand débat font remonter la popularité de l’occupant de l’Élysée, à 27 % d’opinions positives, selon Elabe, mais le soutien aux gilets jaunes augmente lui aussi, à 64 %. M. Macron reconquiert sa base du 1er tour de l’élection présidentielle, mais deux tiers des Français désavouent sa politique et 77 % comprennent le mouvement protestataire.

Giscard voulait fédérer politiquement le grand groupe central de la société française, faire coïncider la sociologie des classes moyennes favorisées par une longue période de croissance et la politique au centre droit, avec rigueur économique et ouverture sociétale. Macron, c’est un Giscard de gauche, en retard sur l’Histoire, qui associe une social-démocratie réaliste, acceptant la richesse en espérant qu’elle ruisselle, et progressisme sociétal affirmé. L’ennui, c’est que le groupe central destiné à accueillir cette politique n’existe plus. Il y a une grande majorité de Français qui considèrent que leur situation sociale est insatisfaisante ou qu’elle s’est dégradée. Ils estiment, par ailleurs, qu’une partie minoritaire du pays cumule les avantages et fait preuve d’une arrogance d’autant plus insupportable que ses privilèges ne sont justifiés par aucun mérite indiscutable. Macron, l’énarque-banquier à l’élocution souvent brillante, dont les propos dérapent parfois dans le sens d’un mépris de caste, est, de ce point de vue, très représentatif de cette minorité.

Il y a, aujourd’hui, deux France : l’une, minoritaire, se sent à l’aise dans un pays qui offre beaucoup d’attraits dans un monde sans frontières. Elle détient une grande partie des canaux d’information et influence le public au-delà d’elle-même. L’autre est majoritaire : elle ressent l’appauvrissement du pays, le déclassement de la France dans le monde comme son propre déclassement en France, le détachement des prétendues élites à son égard et, sujet tabou, le remplacement de la population qui s’opère. C’est un sentiment de trahison qui anime la hargne des gilets jaunes et qui, au-delà des revendications matérielles, réclame qu’on donne la parole au peuple pour qu’il puisse affirmer qu’il existe toujours et voudrait que ses dirigeants lui ressemblent.

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