Editoriaux - Politique - Société - 15 décembre 2018

Général Pierre de Villiers : un sauveur ou un éclaireur ?

Daniel Cohn-Bendit avait, par plaisanterie, souligné qu’en mai 68, on voulait faire partir un militaire alors que les manifestants d’aujourd’hui voulaient en installer un au pouvoir.

Il faisait référence au général Pierre de Villiers qui, depuis le traitement humiliant et injuste que lui avait infligé, le 13 juillet 2017, le président de la République face à l’ensemble de la hiérarchie militaire, elle-même choquée, était devenu une sorte de recours, un modèle à imiter (Le Monde, extraits d’un livre par Nathalie Guibert).

Certains gilets jaunes n’ont pas hésité à réclamer sa nomination comme Premier ministre, ce qui, pour être absurde sur le plan politique, ne révélait pas moins, de la part d’un pays en crise, un désir d’autorité et une aspiration à un nouveau mode de gouvernement (Le Figaro).

On peut considérer, sans lui porter offense, que la focalisation sur le général de Villiers est exagérée et due, surtout, au mépris public dont il a été accablé alors que non seulement il ne le méritait pas mais qu’il traduisait surtout, de la part d’Emmanuel Macron, le complexe que celui-ci éprouvait dans sa confrontation avec un univers qu’il maîtrisait mal et sentait méfiant. Comme souvent, par compensation, la maladresse arrogante a servi de déplorable remède.

Il n’empêche que, depuis sa démission fracassante le 19 juillet, il n’est pas une parole ou un écrit de Pierre de Villiers – notamment son dernier livre Qu’est-ce qu’un chef ? – qui ne soit approuvé et même porté au pinacle, avec une manière d’évidence, comme si avec sa vision de la vie, du rapport avec autrui, du commandement, il exprimait ce que beaucoup attendaient confusément ou explicitement. Il y a, dans cette adhésion quasi inconditionnelle, même de la part de ceux plutôt étrangers à la chose militaire et à ses vertus, un signal qui ne doit pas manquer de nous alerter et justifierait qu’il soit clairement intégré par le pouvoir dans sa réflexion et sa pratique.

Qu’énonce donc le général Pierre de Villiers qui soit si bouleversant d’originalité pour être ainsi loué ? « Il faut aussi aimer les gens qu’on commande… Le chef doit être un absorbeur d’inquiétude et un diffuseur de confiance… Il doit également avoir l’humilité de comprendre que les gens doivent pouvoir décider sans lui » (Le Point).

En réalité, on le constate, rien de singulier dans ces propos mais, au contraire, une simplicité, une rectitude, presque une banalité signifiante qu’on n’est plus habitué à entendre, avec le rappel fort de l’exigence d’autorité et du courage qu’elle implique, l’accent mis sur la considération d’autrui, dans un univers notamment politique qui est plus friand des privilèges qu’on s’octroie que des devoirs qu’on s’impose.

Ce que Pierre de Villiers met en lumière est le désir profond de la France. Derrière les foucades, le désordre, l’effervescence, les révoltes débridées, le pays rêve de solidité, de respect, de morale, de cohérence et d’égalité. Surtout d’exemplarité. Rien ne l’indigne plus que cette fracture cultivée avec complaisance entre des élites seulement définies par leurs privilèges et un peuple réduit à son minimalisme et à son cri dans un désert (pour lui) démocratique.

Le général de Villiers ne veut pas être un sauveur. Tout au plus un éclaireur – et c’est déjà beaucoup. La politique, il l’affirme, n’est pas son métier et il n’a pas « vocation à rejoindre ceux qui le pratiquent » et à l’égard desquels il éprouve du respect. Contre la dérive grave qui incite à les tourner en dérision collectivement.

Il est facile, derrière la roideur urbaine de l’analyse, de percevoir le portrait en creux, et à rebours, du président de la République qui, à l’évidence, lui apparaît désaccordé avec sa conception du chef et aux antipodes de lui-même.

Emmanuel Macron, qui lit beaucoup, aura peut-être l’envie de réviser certains de ses comportements. Il n’y a pas que les gilets jaunes à écouter.

Extrait de : Justice au Singulier

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