Editoriaux - 6 novembre 2018

Garantir démocratiquement l’information et la liberté d’opinion ? Chiche !

Il faut se saisir du manifeste, mais aussi le clarifier et l’enrichir.

Elle ouvre un vrai boulevard, cette poignée d’intellectuels à l’aura mondiale, dont l’emblématique Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie, eurosceptique notoire, ce qui lui vaut régulièrement les honneurs du Monde et du Figaro

Que réclament, dans un manifeste appelé « Déclaration internationale sur l’information et la démocratie », Joseph E. Stiglitz, Shirin Ebadi, Mario Vargas Llosa, Abdou Diouf, l’avocat chinois Teng Biao, l’avocat pakistanais Nighat Dad, le journaliste turc Can Dündar, Francis Fukuyama… ? « Établir des garanties démocratiques sur l’information et la liberté d’opinion et lancer un processus politique [pour qu’un] pacte sur l’information et la démocratie [soit signé] d’ici à un an. » Ils entendent porter cette revendication au Forum de Paris pour la paix, organisé du 11 au 13 novembre, en présence des plus grands dirigeants de la planète.

Passons sur l’échéance, et quelques ambiguïtés, pour entrevoir l’excellente occasion, pour les démocrates, de contester le verrouillage de l’information dans notre pays. D’autant que le censeur de l’Élysée (qui veut lutter contre les « fake news » sur Internet), conscient du danger, s’est immédiatement manifesté. Histoire de faire croire que le problème ne se pose pas à la France et que lui, à l’inverse, serait garant du droit à l’information, chez nous et dans le monde.

Il faut se saisir du manifeste, mais aussi le clarifier et l’enrichir. Précisons qu’il s’inscrit dans une démarche de Reporter sans frontières (RSF), donc plutôt corporative et politiquement correcte.

Ainsi, les deux risques majeurs relevés semblent être :

– la liberté des journalistes. Certes, elle est à garantir. Mais la liberté de l’information, et d’opinion, ne se limite pas à celles des journalistes.

– la critique de certains pays ciblés (devinez lesquels) : Hongrie, Tchéquie… et pas vraiment nos démocraties occidentales, qui s’enlisent pourtant dans la propagande, l’(auto)censure, la chasse aux sorcières, la stigmatisation…

Certes, le secrétaire général de RSF n’a pas tort de rappeler, et nous l’approuvons, que « contester aujourd’hui la légitimité du journalisme, c’est jouer avec un feu… les libertés, la concorde civile et la paix sont actuellement menacées par le contrôle politique sur la presse et les médias […] la désinformation massive en ligne, la fragilisation économique du journalisme de qualité et les attaques et violences contre les journalistes ».

Et de stigmatiser tel leader politique, Wauquiez ou Mélenchon (cités) qui alimenteraient un climat délétère. Mais on aimerait aussi que la profession, pour éviter ces ruades, se mobilise pour exiger la pluralité de l’information, véritable antidote à ce type de risque.

Et peut-on se limiter à la critique du seul contrôle politique ? Pas seulement : quid du poids des financeurs qui font la pluie et le beau temps, généralement liés aux responsables politiques, qui créent les modes et les valeurs, dictent la doxa, se font les ardents propagandistes de la mondialisation ?

Et quant à la critique de la « désinformation en ligne » ? Certes, certes, les « fake news » sont une réalité, multipolaire. Mais « la digitalisation » ne reste-t-elle pas la seule voie de contre-information possible ?

Ainsi, chez RSF n’apparaissent pas à ce stade comme priorités de garantir la pluralité de l’information, les modalités de financement de la presse, la captation de l’essentiel des titres par une oligarchie financière, la formation des journalistes…

L’interpellation de Stiglitz et de ses amis est donc bonne. Il appartient, maintenant, aux démocrates de la soutenir tout en enrichissant le débat. Avant et après le 13 novembre.

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