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« France-Soir » est mort, « Libé » se sent mal

Journaliste, écrivain et essayiste.
 

Ses deux ascenseurs sont en panne. Prenez le monte-charge. Redescendez par le colimaçon de cet ancien parking (qui va peut-être le redevenir) de la rue Béranger (près de la… République à Paris) pour compter les chaises encore occupées dans l’open space… Il y a une quinzaine d’années, visitant mon épouse martyre de la comptabilité, j’admirais là une cabane à pancarte « KOREKSION » pour 14 spécialistes réputés.

Mauvais présage pour le personnel que le 4e ! retour de Laurent Mouchard, dit Joffrin, 62 ans, au quotidien Libération, en juin 2014, quand on connaît son bilan socialo-libéral rue Béranger, au service de "not’ bon maît’" Edouard de Rothschild, qui a commencé par virer l’illustre Serge July, quand il a racheté son canard battant de l’aile, déjà, en 2006, et qui vient de l’abandonner à son triste sort, cette année.

Et nous y voici, 6 mois plus tard, le 28 novembre 2014 : le « plan social » (sic) est clos. Vachement "social" : 93 salariés, un bon tiers de l’effectif, vont dégager. Et d’abord les derniers dinosaures, contemporains de Jean-Paul Sartre et du président Mao. Exeunt notamment Bayon (musicologue sympathique : il a fait « un pot plutôt festif, en journée », avant de partir), Gérard Lefort (cinéma), Olivier Séguret (culture), Patricia Tourancheau (30 ans à Libé) et Lorraine Millot (25 ans de maison).

La sortie qui me bouleverse, bien sûr, c’est celle de mon ancien élève, le cancre Pierre Marcelle, co-auteur de mon premier roman publié, « Les Blondes préfèrent les cons » (1979), trotsko-lambertiste qui débagoulait depuis 25 ans au service des Maos, puis des banques, dans le style amphigourique et prétentieux que je lui implémentai il y a plus de 40 ans, mais dont il n’a jamais reçu les mises à jour. Pour me consoler, je lis dans Télérama qu’il est tout heureux de « l’aubaine » de quelques dizaines de milliers d’euros de pourboire pour amortir son coup de pied au train.

Lorraine Millot, avant de se tirer, balance aux mêmes confesseurs de Télérama : « C’est un crève-cœur, mais ils ont tout fait pour écœurer les gens. Dialogue social : zéro. Gestion du personnel : lamentable, ou plutôt absente [et pour cause : la DRH dans son ensemble est donnée partante, ndlr]. Le climat est abominable et délétère, déliquescent. Outre les ascenseurs en panne, on ne peut plus imprimer faute de cartouches d’encre. Et on est obligé de quémander pour un bloc-notes ou un stylo ! J’ai la sensation d’un immense gâchis ».

Johan Hufnagel, 45 ans, un gamin dans l’hospice "ration", est réputé expert ès Web. Il ne s’entend pas avec Mouchard dit Joffrin, mais sa qualité de co-directeur permet de comprendre que les jours sont comptés pour l’édition papier d’un journal déstabilisé par l’hémorragie financière et humaine, et la lutte des places entre rescapés.

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