Culture - Editoriaux - Sport - 6 mars 2017

La France est « attractive », dites-vous ?

Paris qui pleure quand la « ville-monde » s’aperçoit qu’un million et demi de touristes l’ont boudée en 2016, un petit coin des Charentes qui rit parce que l’UNESCO vient de ranger le pont transbordeur de Rochefort au patrimoine de l’humanité, et en attend un surcroît de fréquentation touristique. Dans ces deux événements, sans rapport apparent entre eux, se cache pourtant toute l’ambiguïté de la mondialisation…

Ambiguïté dans les chiffres du tourisme, chiffres qui mêlent allègrement torchons et serviettes. 84,5 millions d’étrangers se seraient, en 2015, intéressés aux charmes bucoliques de nos paysages ou de nos plages ! Cocorico ! La France est la première destination mondiale. Mais n’est-elle pas une destination subie si la géographie impose, lors des migrations estivales, à des millions d’Européens du Nord de traverser la France pour dépenser le gros de leur argent à Rimini ou à Marbella ? Le nombre de ces « touristes » en transit n’est jamais fourni et, a fortiori, les coûts engendrés par la saturation de nos réseaux de transport.

Ambiguïté sur la notion de voyage. À son propos court un argument de bon sens : la raison d’être du voyage touristique va progressivement disparaître ! Voyager, en effet, c’est se confronter à l’étrange ou à l’étranger (ce qui revient au même). Donc, revoir « en vrai », ce qu’on a déjà vu cent fois à la télé, retrouver urbi et orbi son semblable, les mêmes enseignes, les mêmes comportements standardisés, les mêmes appétences hédonistes, n’est plus voyager mais se déplacer. Il n’y a plus rien à voir, circulez toujours ! L’envie d’ailleurs se transforme en bougeotte et contemplation de soi.

Ambiguïté culturelle, enfin. Le développement considérable du transport aérien a favorisé un tourisme de masse qui échappe aux enjeux culturels et patrimoniaux. Les cohortes d’Asiatiques (pour ne citer qu’eux) qui « consomment » en 4 ou 5 nuitées un séjour en France n’y viennent pas pour s’imprégner d’une culture mais pour s’extasier devant le spectaculaire. L’événementiel, l’excursion, le festif sont devenus le premier argument des tours-opérateurs. Et pour cause : on peut le produire partout. Le patrimoine ancien, aujourd’hui mésestimé et trop peu soutenu, des sites remarquables est enraciné quelque part. Apposer, sur un monument, le label « patrimoine de l’humanité » est au mieux un leurre, au pire une erreur. L’humanité n’a ni patrimoine ni personnalité ! Tout ce qui a été créé, depuis la nuit des temps, l’a été par des hommes appartenant, eux-mêmes, à des clans, des tribus, des nations, voire des civilisations qui constituent la forme la plus élaborée des organisations humaines. Dénier un label « européen » pour se pourlécher d’« humanité » aura été, pour l’Europe, une façon de se dissoudre dans la haine de soi.

Ferdinand Arnodin, l’ingénieur du pont transbordeur de Rochefort, est bien né (comme le chante le poète) quelque part. C’est bien en France, à la Belle Époque, avec le triomphe de l’architecture métallique, qu’il conçoit ce type de pont, si original, si peu coûteux qu’on en construira cinq en France et un, toujours en service, à Bilbao.

À Paris comme à Rochefort, on fait du marketing quand on veut développer le tourisme. Des visiteurs en moins, c’est une perte ; un label en plus, c’est un potentiel. Le tourisme est devenu un immense business où le poète, le rêveur et même l’intellectuel n’ont plus leur place.

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