Économie

Les Français, de grands économistes !

Historien, conférencier
 

Tout le monde en fait ! Les politiques en raffolent, les commentateurs s’en délectent et l’électeur fait semblant de comprendre. La science économique (puisqu’il s’agit d’elle) et son avatar le social ont pris une telle ampleur qu’ils occupent l’essentiel des « débats » présidentiels.

Puisque l’économisme résume l’essence du politique, puisque chaque citoyen semble se faire une opinion sur les programmes économiques des candidats, on se dit que l’enseignement généralisé de l’économie dans nos lycées a fait son œuvre et que chaque Français possède en ce domaine les connaissances nécessaires, sinon suffisantes, pour formuler un avis raisonnable.

Un Philippe Poutou peut stigmatiser, sans qu’aucun journaliste n’y trouve à redire, « les profits scandaleux du grand capital », confondre allègrement épargne et thésaurisation et oublier, surtout, que la plus grande part desdits profits est happée par des fonds de pension étrangers. Ses propos, comme ceux d’un Besancenot naguère, ont force de vérité. Les mêmes journalistes, qui se font aussi discrets devant le trotskiste de service que le lapin devant l’œil du cobra, se déchaînent en leçons péremptoires et en expertises cinglantes devant les programmes économiques de Marine Le Pen ou de François Fillon. Devant ces jugements d’autrui qui rendent puissants ou misérables, on en vient à penser que, décidément, la science économique est un terrain de jeu, ouvert à tous, vulgarisé à souhait, un champ de médisance et d’insuffisance où l’obtention du baccalauréat donne au premier imbécile venu le droit de dire en économie à peu près n’importe quoi.

Cette science économique qui, il y a une génération encore, s’acquérait sur les bancs de facultés spécialisées, s’enseigne aujourd’hui au lycée. En soi, l’idée n’est pas mauvaise, puisque les adolescents boutonneux font incontestablement de l’économie (sinon des économies) avec leur premier argent de poche, mais les concepts que l’économie développe, les agrégats qu’elle utilise et les chiffres qu’elle fournit sont si complexes que leur usage devrait être laissé en des mains moins juvéniles.

Un simple micro-trottoir ou un sondage dans nos entourages illustrerait la grande ignorance de nos concitoyens… Les réponses à trois questions indispensables pour analyser la conjoncture actuelle (le nombre d’actifs ? le nombre de ménages ? le nombre de retraités ?) seraient tellement farfelues ou discordantes qu’elles nous entraîneraient dans un monde de perplexité assez voisin de celui du citoyen Ubu !

Rien, d’ailleurs, de plus difficile (entre autres) que la compréhension des phénomènes monétaires. L’apparition de la monnaie, sa généralisation ne sont pas nées avec l’humanité mais procèdent d’un long processus d’abstraction. La dématérialisation et la financiarisation actuelles sont, sinon l’aboutissement, du moins un surgeon encombrant de l’économie. Dur, dur de comprendre ! Dur, dur de proposer des solutions ! Malgré cela, tout le monde a son avis sur l’euro, et telle la grande Pythie, chacun en écrit le destin. Sur des questions aussi essentielles, on n’a pas, en trois mois de campagne présidentielle, entendu la moindre confrontation d’économistes. Ils se cachent sans doute, effrayés par la bêtise et l’ignorance ambiantes…

Il serait temps de remettre la science économique à sa place ; il est plus que temps de la cantonner à son objet (satisfaire des besoins matériels illimités avec des ressources forcément limitées). Sinon, cette connaissance, mal assimilée, mal comprise, fera de chacun de nous un apprenti sorcier en puissance !

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