Fracture sociale et discrimination : c’est la faute à l’orthographe !

Ecrivain, musicienne, plasticienne
 

À trois jours d’une élection où s’affrontent en nombre, comme nulle part ailleurs dans le monde, des candidats de gauche et de gauche extrême, le site du Point publiait, ce jeudi, le long article d’un dénommé Christophe Benzitoun, qui se présente comme « enseignant-chercheur en sciences du langage » à l’université de Lorraine.

Alors, donc, que l’on s’écharpe dans les meetings sur des concepts qui étaient déjà obsolètes au début du XXe siècle, monsieur Benzitoun vient nous exposer LE problème à l’origine de la fracture sociale et, partant, LA solution de tous nos maux : la réforme de l’orthographe. En résumé – et en chapô (ou chapeau, c’est au choix) de son article : « Si l’orthographe est si complexe, c’est parce que ceux qui l’ont figée souhaitaient en faire un instrument de distinction sociale. Il est temps d’en finir. »

Et monsieur Benzitoun d’argumenter : contrairement à ce que des esprits simples pourraient croire, l’orthographe n’est pas ce qui « permet de transcrire, de passer de l’oral à l’écrit », mais un système pervers et insidieux, « une construction issue de choix explicites d’un petit nombre de personnes et non d’une évolution naturelle ». Conçue par des élites pour des élites, elle n’est plus qu’un handicap et « pose des problèmes dans l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, avec un nombre élevé d’enfants dyslexiques ou dysorthographiques et d’adultes en situation d’illettrisme ». La solution, dès lors, s’impose d’elle-même : il faut en finir avec l’orthographe, « cause d’une part importante de l’échec scolaire » et scandaleux « outil de sélection dans le cadre d’examens, de concours, de recrutements professionnels, voire de rencontres amoureuses »

Ce que je vais rapporter remonte sans doute, pour monsieur Benzitoun, à la Préhistoire ; je parle d’un temps pourtant pas si lointain, avant que les « chercheurs en sciences du langage et de l’éducation » ne ravagent notre système éducatif.

Je suis issue d’une famille campagnarde, modeste, comme il y en avait des millions au siècle dernier. Dans les archives familiales figure encore le « cahier de composition » de mon arrière-grand-mère. Un chef-d’œuvre, écrit à la plume, encre sépia : y figure une « lettre à ma chère maman », un devoir d’économie ménagère, un autre d’Histoire de France… Pas de fautes, pas de ratures.

Plus proche dans le temps, mes propres souvenirs. Ceux d’une époque où quatre fautes vous valaient un zéro, et pas seulement dans une copie de français. Un temps où l’on ne repêchait pas les bacheliers par wagons, sachant qu’on ferait de l’université un dépotoir pour semi-illettrés, mais un temps aussi où les mots « ouvrier » et « artisan » avaient une noblesse dont on les a depuis privés.

La faute de la déconfiture française et du niveau scolaire catastrophique de bien des enfants ne tient pas à l’orthographe. Que monsieur Benzitoun aille donc lire les nombreux ouvrages parus en 2014, année du centenaire de la Grande Guerre, sur les « Lettres des poilus » et autres « Carnets de campagne ». Ces milliers de soldats arrachés à leurs villages et envoyés au front écrivaient dans un français qui laisse aujourd’hui ébahis ceux qui se sont penchés sur leurs textes. Ce n’était pas « l’élite » derrière laquelle se planque notre chercheur, mais la France des gens ordinaires, ordinairement éduqués et enseignés !

Seule vérité dans l’article de ce monsieur : les choses empirent. Mais elles empirent à cause des « scientifiques » de son espèce qui ont, c’est encore vrai, fabriqué des dyslexiques, des dysorthographiques et des illettrés à la pelle. Mais une énième réforme de l’orthographe ne fera pas mieux que les précédentes : rien pour ceux qui ne maîtrisent pas le français, et semer la pagaille dans l’esprit de ceux qui le maîtrisent.

La solution ? Revenir à l’âge des cavernes, des onomatopées et des grognements, quand les coups de gourdin tenaient lieu de langage sous la loi du plus fort. Cette réforme-là est déjà bien avancée. On y court, même…

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