Abdication de Juan Carlos - Espagne

Felipe VI, premier roi laïc de la Chrétienté ?

Écrivain et journaliste espagnol
El Manifiesto
 

Voilà la question qui se pose ces jours-ci en Espagne. Ce qui est en jeu dans l’abdication du roi Juan Carlos I, ce n’est pas seulement la disparition de celui-ci en tant que chef de l’État, avec, faut-il préciser, des arrières bien gardées sur les plans économique (ses coffres-forts sont bien remplis), sentimental (sa liaison avec la belle Corinna zu Sayn-Wittgenstein) et juridique (une loi sera votée lui permettant d’échapper à toute éventuelle poursuite judiciaire). Outre tout cela, c’est bien autre chose qui est en jeu dans cette abdication. Et cette autre chose, c’est – osons le mot – le devenir « républicain » de la monarchie.

Une monarchie, fût-elle « constitutionnelle », qu’incarne-t-elle, qu’est-elle, au fond, sinon le grand signe à travers lequel la Nation, en tant qu’unité de destin, s’affirme à travers le temps, les changements et la mort ? Si elle n’est plus cela, si elle n’incarne plus le signe de l’unité qui, à travers le temps, tient la Nation ensemble, à quoi bon alors la monarchie ?

Un tel signe, toute royauté l’incarne de deux façons simultanées. D’une part, à travers le sang et les lois de succession qui la fondent. D’autre part, à travers l’ensemble de signes, symboles et rituels qui, loin de constituer un ornement destiné à faire joli et à remplir les pages de la presse people, constituent le nerf même de l’institution monarchique.

Les lois de succession seront certes respectées lors de celle de Juan Carlos I par son fils Philippe VI. Mais là s’arrêtera – ou presque – tout l’engrenage symbolique propre à la monarchie. Les temps sont à la banalité, et la Couronne espagnole a décidé de parier pour celle-ci et de prendre le profil le plus bas possible. La popularité de Juan Carlos – les sondages l’attestent – est au plus bas (et pour cause, après les nombreux dérapages d’un monarque qui n’a recherché tant de fois que son bon plaisir personnel). En portant ses sympathies sur le Parti Socialiste (PSOE) et en adoptant une attitude plus que molle face aux sécessionnistes catalans et basques, le pauvre homme a bien essayé de se rendre « sympathique » aux gens de « gauche », depuis toujours farouchement antiroyalistes. Rien n’y a fait ! La gauche (les bobos du Parti Socialiste exceptés) est en train de remplir ces jours-ci les rues des principales villes espagnoles lors de manifestations exigeant la fin de la monarchie.

Ils ne l’obtiendront pas… formellement. Le 18 juin Philippe VI sera bel et bien couronné roi d’Espagne. Mais les signes et les symboles de sa royauté, s’ils n’auront pas (encore) disparus, seront réduits à la portion la plus congrue. Ce jour-là les canons ne tonneront, ni les cloches ne sonneront, ni d’autres monarques ne viendront, ni les foules en liesse ne se réjouiront. Aucun Te Deum ne sera chanté, aucune messe ne sera célébrée. Dans la seule petite cérémonie prévue au Parlement, aucun serment ne sera prêté devant des Évangiles qui, tout comme le Crucifix, auront été relégués aux oubliettes. Ce jour-là le premier roi laïc de la Chrétienté sera couronné.

Ceux qui, comme moi, ne se sentent pas chrétiens, ne devraient-ils pas se réjouir d’une telle « modernisation » ? Nullement, car l’affront qui est ainsi fait aux croyants dépasse, et de loin, la dimension religieuse de l’affaire. Ce qui est bafoué par une telle répudiation de la grandeur, par une telle intronisation de la petitesse, ce sont avant tout des traditions, des symboles, des rituels : ceux-là mêmes qui incarnent, disions-nous, la continuité de la Nation à travers les temps.

Or, c’est justement cette continuité, cette identité, qui est rejetée par l’homme individualiste (et grégaire) d’aujourd’hui. L’homme qui – en Espagne ou ailleurs – n’a pour horizon que le seul présent, l’homme qui oublie qu’il est avant tout un héritier, cet homme-là ne veut même pas entendre parler de telles choses. Le roi, dont la Couronne devient dès lors une coquille plate et vide, non plus.

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