Attentat contre Charlie Hebdo

Faut-il vraiment fêter Charlie ?

Journaliste, écrivain
 

Les onze morts de Charlie Hebdo, c’était il y a trois ans. Aujourd’hui, les survivants vivent dans une sorte de bunker. Le dessinateur Riss, son patron : « Chaque semaine, au moins 15.000 exemplaires, soit près de 500.000 par an, doivent être vendus uniquement pour payer la sécurisation des locaux de Charlie. » Et le même de s’interroger : « Cette liberté, vitale et indissociable de notre démocratie, est en train de devenir un produit de luxe, comme le sont les voitures de sport ou les rivières de diamants de la place Vendôme, et dont seuls les médias fortunés pourront jouir à l’avenir. »

Allez savoir pourquoi : alors que l’empathie devrait être totale à l’égard de nos confrères – surtout avec la mort de Wolinski et Cabu, toutes deux personnes éminemment sympathiques, sans oublier celle de l’économiste Bernard Maris, dont l’essai posthume, Souriez, vous êtes Français ! est une superbe ode gaucho-patriote à nos terroirs –, une sorte de malaise demeure.

Peut-être parce qu’il fut une époque où les malheurs d’autres journaux ne cadraient pas avec le fameux « esprit Charlie ». Minute, par exemple, journal le plus plastiqué de France, avec chaque fois l’intention de donner la mort. Le Choc du mois, lui aussi victime d’un attentat à la bombe, l’un de mes meilleurs amis a manqué d’y passer. Sans oublier National Hebdo, mis à sac par les gros bras de la défunte OJC (Organisation juive de combat). À ces multiples occasions, nos aimables farceurs auraient pu passer sur leurs différends politiques et avoir un petit geste. Ils ne l’ont pas eu, même à titre privé. La majeure partie des médias non plus, d’ailleurs.

Ensuite, ce journal est-il véritablement le mieux placé pour donner des leçons en matière de liberté d’expression ? Lui qui exigeait qu’on licencie Fabrice Le Quintrec, revuiste de presse à France Inter, parce qu’il avait cité le quotidien catholique Présent à l’antenne, journaliste qui fut donc ensuite placardisé. Lui qui vira le dessinateur Siné comme un malpropre, excipant d’une blague soi-disant antisémite sur Jean Sarkozy, fils de qui vous devinez. Lui qui, pour finir, n’en finissait plus de relayer des pétitions visant à l’interdiction pure et simple du Front national, parti dont les électeurs, la rédaction de Charlie n’est sûrement pas sans le savoir, ne sont pas tout à fait connus pour écumer les bijouteries de la place Vendôme.

Alors, si rien ne saurait justifier cette tuerie, il est néanmoins des éléments susceptibles de l’expliquer. S’en prendre à la foi des êtres humains, quelles que soient leurs croyances, à ce qu’ils ont de plus intime, de plus sacré, n’est-ce pas faire profession de scandale ? Et malheur à celui par qui ce même scandale arrive, dit-on. Car Charlie ne se contente pas de railler imams, prêtres et rabbins – exercice évidemment licite et aussi ancien que les clercs –, mais s’en prend au Christ et au Prophète, respectivement incarnation divine pour les uns et messager divin pour les autres, ce qui n’est pas exactement la même chose.

Il s’agit, certes, d’un droit garanti par la loi. Mais il est des droits que l’on n’est pas forcément tenu d’exercer, ne serait-ce qu’en raison du respect le plus élémentaire vis-à-vis de son prochain. Et ce qui est vrai en temps normal l’est plus encore par ceux qui courent. Comme l’affirmait assez justement Jacques Chirac : « Je ne crois pas au choc des civilisations, mais je sais que certains font tout pour le provoquer. »

Être Charlie ? Si je veux. Et là, force est d’avouer…

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