Editoriaux - Histoire - International - 6 septembre 2018

Exhumation Franco : le silence étonnant du roi d’Espagne

Ce jeudi 6 septembre, les Cortes se prononcent sur le décret-loi pris par le gouvernement socialiste espagnol le 24 août dernier concernant l’expulsion de la dépouille du général Franco de son mausolée. La famille, qui s’oppose à cette exhumation, aura alors quinze jours pour faire connaître le nouveau lieu de sépulture. Rappelons que Francisco Franco Bahamonde avait été inhumé dans la vallée de los Caídos par ordre du roi Juan Carlos Ier, père du roi actuel. Un ordre signé le 22 novembre 1975 au palais de la Zarzuela : « Yo, el rey » !

Dans ces colonnes, Javier Portella a récemment mis en lumière le caractère revanchard de cette décision. On est loin, effectivement, de l’esprit de réconciliation ou, tout du moins, d’oubli qui régna après la mort du dictateur. Michel del Castillo, dans son livre Le Temps de Franco, raconte cette anecdote lorsque Franco mourut. « À Séville, des adversaires politiques sablaient le champagne ; quelqu’un tendit une coupe à Felipe González, qui l’écarta d’un geste. » Réponse du futur Premier ministre socialiste : « Je ne bois pas à la mort d’un Espagnol. » « La plus noble des oraisons funèbres », commente Michel del Castillo, qui revendique son républicanisme, lui-même fils d’une républicaine espagnole condamnée à mort par les nationalistes.

L’aîné des Capétiens, le prince Louis de Bourbon, duc d’Anjou, arrière-petit-fils du roi Alphonse XIII (1886-1941) mais aussi arrière-petit-fils du Caudillo (sa mère était une petite-fille du généralissime), président d’honneur de la Fondation Franco depuis le mois de mars dernier, a protesté contre cette décision en participant, en juillet, à une manifestation dans la vallée de los Caídos. Cette présence, du reste, au milieu de nostalgiques du franquisme lui a été reprochée. Il est vrai que, déjà en 2010, le prince avait reproché au gouvernement socialiste de l’époque, dirigé par Zapatero, de vouloir effacer l’héritage de Franco, renverser les statues, rebaptiser les noms de rue. « Franco a créé la classe moyenne espagnole, construit des barrages et des routes, évité l’installation du communisme. Évidemment, il y a eu une guerre civile, mais il ne l’avait pas voulue. » Il faut lire, à ce sujet, l’ouvrage de Michel del Castillo pour comprendre que les choses ne furent pas aussi binaires que la doxa actuelle le laisse entendre.

Étonnement, le roi Philippe, lui aussi arrière-petit-fils du roi Alphonse XIII – et, donc, cousin issu de germain du duc d’Anjou -, reste silencieux sur cette décision d’exhumer la dépouille du Caudillo. Un silence étonnant, car on semble aujourd’hui l’oublier, mais Franco n’a pas restauré la royauté mais instauré une nouvelle monarchie dont il fut le régent incontesté durant plus de trois décennies. Si Franco avait restauré la monarchie, au sens dynastique strict du terme, ce n’est pas Juan Carlos qui serait monté sur le trône en 1975 à la mort du dictateur, mais le père du prince, Don Juan, comte de Barcelone (1913-1993), fils du roi Alphonse XIII, ce dernier contraint à l’exil en 1931, lors de la proclamation de la république. Il serait trop long, ici, d’expliquer pourquoi Franco s’opposa à la restauration du fil traditionnel de la royauté en sautant une génération. Mais c’est un fait que Don Juan Carlos n’a tenu sa légitimité qu’à la seule volonté de Franco, qui veilla, du reste, de très près à la préparation du prince à son futur métier de roi. Et, par voie de conséquence, le roi Philippe VI, fils de Juan Carlos Ier, tient sa légitimité aujourd’hui de cette, non pas restauration, mais instauration.

Au passage, en instaurant cette nouvelle monarchie, Franco balaya les chimères dynastiques de son épouse Carmen Polo (1900-1988), qui aurait bien vu le mari de leur petite-fille Carmen, Don Alphonse de Bourbon (1936-1989), père de Louis de Bourbon, monter sur le trône d’Espagne. Il pouvait y prétendre, d’autant que son père, Don Jaime Enrique de Bourbon (1908-1975), malgré son renoncement au trône, pour lui et ses enfants, en 1933, était l’aîné des fils d’Alphonse XIII ayant fait souche.

On peut alors se poser cette question : exhumer le général Franco de son tombeau, n’est-ce pas, en quelque sorte, faire vaciller le trône des Bourbons en Espagne ? Et le roi resterait silencieux…

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