Entretien - Libération de Mossoul - Irak

Tanneguy Roblin : « Il reste encore une présence forte de Daech en Irak et en Syrie »

Tanneguy Roblin, chef de mission en Irak de l’association SOS Chrétiens d’Orient, livre pour Boulevard Voltaire son analyse de la situation après la libération de Mossoul par l’armée irakienne.

Il explique quels sont les enjeux de cette bataille qui a été longue : enjeux symbolique, militaire et humain. Il fait le point de ce qu’il reste à reprendre sur le terrain à l’État islamique et décrit les défis colossaux auxquels va être confronté l’Irak : réinstallation des personnes déplacées (estimées à 900.000 rien que pour Mossoul), reconstruction.

Mais, aussi, il va falloir éviter qu’un phénomène de communautarisation ne se développe sur les ressentiments, afin d’empêcher la création d’un nouvel État islamique dans le futur.

Depuis hier, le Premier ministre irakien a annoncé la libération de la ville de Mossoul qui était entre les mains de l’Etat islamique.
Quels ont été les enjeux de cette bataille qui a été extrêmement longue ? Quels sont ceux d’aujourd’hui, au lendemain de la libération ?

Cette ville était sous occupation de l’Etat islamique depuis bientôt 3 ans.
Elle représente tout d’abord un enjeu symbolique.
Fin juin 2014, le Calife Abou Bakr Al-Baghdadi y a prononcé la création du Califat.
C’était sa première et seule apparition publique dans les médias.
Il y avait donc, un enjeu de reprise de cette ville pour bien montrer que l’Etat islamique était sur la reculade et bientôt serait détruit.
Le second enjeu est militaire.
Une campagne de 9 mois se termine par cette libération.
Elle a commencé le 16 octobre 2016 par les premiers villages de la plaine de Ninive.
Ensuite, nous avons assisté à la libération des villages chrétiens comme Qaraqosh, Karamlesh, Bartella, puis le nord de la plaine de Ninive.
A partir de janvier-février, l’offensive a été lancée directement sur la ville de Mossoul.
Alors, pourquoi un enjeu militaire ?
A la chute de la ville, les forces irakiennes et les forces armées s’étaient retirées de la ville sans forcément combattre.
Cela avait été beaucoup décrié dans l’opinion publique et dans les médias.
Par conséquent, cela montre la restructuration de l’armée irakienne et cette volonté de se restructurer, de se réimplanter, de se recréer et de reprendre le contrôle de son territoire.
Le 3e enjeu de cette campagne est un enjeu humain.
La ville de Mossoul était majoritairement peuplée de sunnites. Or, le gouvernement irakien, particulièrement sous la direction de Nouri al-Maliki, le précédent Premier ministre, avait mené une politique de revanche après la chute de Saddam contre les minorités sunnites.
Cela avait facilité l’accès des djihadistes à la ville.
Il y avait donc tout un enjeu humain de reprise de la ville tout en faisant attention à bien protéger la population civile qui y habitait encore.
Par ailleurs, on estime à 900 000 le nombre de personnes déplacées par les combats dans la ville de Mossoul. Il va falloir désormais les réinstaller sans reproduire le phénomène de communautarisation de 2014 avant que Daesh arrive.
Il faut à tout prix éviter la création d’un nouveau Daesh dans le futur.

Beaucoup de médias ont parlé de libération en mettant le mot «libération» entre guillemets.
Quel est l’état aujourd’hui ?
Est-ce que c’est normal d’être prudent sur le terme de libération ?

Aujourd’hui, la ville est à 99,99% libérée.
La vieille ville était le site le plus compliqué en matière de tactique et de stratégie militaires.
Composé de boyaux, c’est un site où les véhicules circulent difficilement.
Les forces irakiennes ont dû se battre pièce par pièce, fenêtre après fenêtre pour libérer la ville.
Elles ont désormais atteint les rives du Tigre.
Elles ont pu faire la jonction avec la rive Est libérée il y a plusieurs mois.
Il reste tout de même un réduit de 200 mètres de largeur sur 50 mètres de profondeur où on estime une présence de 200 djihadistes et de 2000 civiles.
Ces civils sont majoritairement les familles des djihadistes eux-mêmes. Leur présence rend extrêmement compliquée l’avancée des troupes irakiennes, car elles participent toutes de l’idéologie de Daesh et se transforment en kamikaze, en djihadistes en puissance pour faire le maximum de dégâts possibles dans les rangs de l’Armée irakienne.
Tout n’est pas fini. Il reste encore une présence forte de Daesh en Irak et en Syrie.
C’est le cas notamment à l’ouest de Mossoul où se trouve la ville de Tall’Afar. Elle va constituer le prochain objectif des troupes irakiennes appuyées par les milices chiites qui vont vouloir reprendre cette ville contrôlée encore par l’Etat islamique.
Au sud-ouest de Kirkoûk, la ville d’Aoudja notamment est encore sous le contrôle de Daesh.
Encore un peu plus au Sud, la province d’Alanbär va être extrêmement compliquée à reprendre, puisque c’est une zone quasi désertique composée d’oasis qui sont sous le contrôle de l’Etat islamique.

On a parlé de catastrophe humanitaire.
Il y avait énormément de civils à Mossoul. Aujourd’hui, il y a énormément de destructions.
Comment imaginer l’avenir de Mossoul une fois totalement libérée ?

Il va d’abord y avoir un gros travail de reconstruction. La ville notamment la vieille ville, ses alentours et sa partie ouest sont particulièrement marqués par les combats.
Pour les avoirs vus moi-même il y a peu, tout est rasé, il n’y a plus de système d’eau, plus de système d’électricité. Les populations vivent de l’aide humanitaire.
Même si on peut voir un semblant de vie dans la périphérie, quand on rentre dans la ville, c’est très clairement rasé.
Tout cet enjeu de reconstruction est fondamental. La reconstruction des infrastructures publiques va notamment permettre l’accès à l’éducation. Ce sera l’enjeu de demain pour les enfants qui ont été endoctrinés par l’Etat islamique.
Le grand enjeu sur le long terme restera la cohabitation des communautés.
En 2014, les sunnites de la ville de Mossoul ont favorisé l’entrée des djihadistes parce qu’ils avaient du ressentiment vis-à-vis du gouvernement irakien de Nouri al-Maliki. Il va falloir à tout prix éviter à nouveau ce ressentiment pour éviter la création d’un nouveau Daesh.
C’est ce qu’essaye de faire actuellement le gouvernement du Premier ministre, Haider al-Abadi
Il avait donné pour consigne à l’Armée irakienne et aux différentes forces qui entraient dans la ville de faire le plus attention possible aux civils.
C’est ce que l’on a pu voir.
Nous avons aidé différents modules médicaux avancés, non pas directement, mais en passant par des intermédiaires. Le retour que nous avons eu est que l’Armée irakienne tentait de sauver le maximum de civils pour éviter justement cet enjeu de communautarisation dans le futur.

L’Irak est un grand pays qui a beaucoup de problèmes depuis des années.
Est-ce que la libération de Mossoul dit quelque chose de l’avenir de l’Irak comme pays ?

Les problématiques qui ont conduit à sa prise par l’Etat islamique ne disparaîtront malheureusement pas comme cela.
Il va y avoir tout un travail de long terme à faire.
C’est désormais la question kurde qui va s’imposer sur les plans militaire et de politique intérieure de l’Irak.
Que va faire d’une part l’appareil militaire irakien?
Quelles vont être les décisions vis-à-vis du référendum d’indépendance kurde et de la reprise en main du contrôle de la minorité kurde par le gouvernement central de Bagdad ?
Il reste Haouidja, Anbar et le Tall Afar, mais ce sera un combat moins ardu que la libération de Mossoul. Une partie des troupes pourraient être redirigées vers le règlement de la question kurde.
On voit des prémices par l’installation par le gouvernement irakien de deux bases militaires irakiennes dans le sud-ouest de Kirkoûk qui cristallise les enjeux de cette indépendance kurde.
Tout le monde se demande ce qu’il va se passer.
Est-ce qu’un terrain d’entente va être trouvé ? Est-ce qu’au contraire cela va mener à des combats supplémentaires entre les Kurdes et le gouvernement central irakien ?
Le 2e enjeu est la prévention du retour de la communautarisation qui était déjà présente avant 2014.
En conclusion, il faudra plus de 100 milliards pour reconstruire le pays et permettre au pays de se stabiliser.
C’est ce qu’a déclaré le Premier ministre irakien ce matin même dans les médias.

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