Erdoğan : les raisons d’une longévité politique

Journaliste, écrivain
 

C’est un indémodable classique de la nature humaine : on aime jamais tant « l’autre » que lorsqu’il cherche à vous ressembler. Ainsi, la Turquie de « nos » rêves… Une Turquie laïque à la mode kémaliste, image de carte postale dans laquelle d’accortes Stambouliotes déambulent en mini-jupes avec entrée en Europe pour seul objectif de civilisation. Un peu comme si l’on résumait la France à Charlie, au Bataclan et aux terrasses de cafés parisiens.

Pis : dans notre imaginaire collectif, laïcité ne peut que rimer avec tolérance et bienveillance à l’égard d’autrui. D’ailleurs, c’est bien connu, avant Kemal Atatürk, c’était le chaos obscurantiste ; un peu comme chez nous, avant la Révolution française. En nos contrées, la parenthèse fut tôt refermée, réaction thermidorienne et avènement de l’Empire obligent. De l’autre côté du Bosphore, cela a pris près d’un siècle. Siècle durant lequel l’islam fut encaserné, les imams fonctionnarisés, un peu comme nos prêtres jureurs de jadis, tandis que les confréries soufies et derviches étaient persécutées, au même titre que Kurdes et alévis, sans bien évidemment oublier le massacre des chrétiens arméniens ; le tout sur fond de dictature militaire et de coups d’État à répétition.

Ce, au nom d’un hypothétique progrès entendant faire table rase du passé. Au fait, à propos de ce passé honni, osera-t-on rappeler qu’à la fin de l’Empire ottoman, sur dix-huit banques turques, seize étaient tenues par des Arméniens chrétiens et que les actions qu’elles émettaient étaient libellées en ce français, langue officieuse à la cour des sultans ?

Ainsi a-t-on beau jeu de se gausser des ambitions néo-ottomanes du président Erdoğan et de ses tentatives de renouer avec un passé glorieux ; il n’empêche que, pour le moment, et ce, malgré les divers errements qu’on sait, on peut toujours voir en sa personne une sorte de Charles X qui aurait un peu mieux réussi sa Restauration.

Les raisons de ce succès, fût-il en demi-teintes ? Avoir tenté de réunir les trois segments majeurs de la population : Turcs indo-européens, Turcs méditerranéens et Turcs asiatiques, lesquels sont également divisés entre deux tendances majeures, les occidentalisés tournés vers l’Europe et ceux des campagnes de l’Est, imprégnés de culture islamo-asiatique.

À propos de cette dernière, autant l’islam kémaliste était d’ordre gallican, l’arabe, traditionnelle langue liturgique islamique, a été supplanté par le turc. Bref, si le kémalisme ne reposait que sur le seul socle turco-européen, l’erdoganisme, lui, a tenté de fédérer une mosaïque de plus de quarante groupes ethniques différents, dont l’islam est le seul ciment civilisationnel.

Las, ce processus de réconciliation a tourné court, surtout pour les Kurdes, Erdoğan ayant en l’occurrence laissé remonter à la surface son vieux tropisme kémaliste et jacobin, prouvant ainsi par l’absurde la supériorité du modèle impérial d’antan à celui de ce jeune État-nation.

Pour ce faire, en bon populiste qu’il est, Recep Erdoğan, maire d’Istanbul, laissant entrevoir à chacun eau et électricité – ce qui était, alors, tout sauf un luxe –, s’offrant à cette occasion celui de tenir ses promesses électorales, d’où cette popularité persistante causant la perplexité des observateurs occidentaux. Cette martingale fut longtemps gagnante, s’appuyant sur trois cercles d’influence bien distincts. Les confréries soufies, dont la principale est celle menée par Fethullah Gülen, domicilié en Pennsylvanie, faisant donc le lien entre Turquie et USA. Les intellectuels libéraux désireux de se débarrasser du carcan kémaliste. Et la masse plébiscitant une politique pragmatique.

Ce fragile équilibre a volé en éclats en juillet 2016, lors d’une tentative de putsch aux tenants et aboutissants des plus mystérieux, mais dont on sait au moins qu’il fut perpétré avec la bienveillance de la CIA. Après avoir qualifié l’échec du coup d’État de « cadeau divin », le président Erdoğan en a profité pour éliminer ses principaux opposants, dévoilant au passage l’existence d’une vaste conjuration vouée à sa perte. Et les Turcs de voir en lui un homme au contact des siens, un capitaine œuvrant à la grandeur de la Turquie et de l’islam, un protecteur leur garantissant bien-être et sécurité. Mieux : fort des succès incontestables rencontrés ces dernières années, il agite le spectre du chaos et, de nouveau, grâce au vote des masses anatoliennes, le voilà porté au pavois.

Ce n’est pas François Hollande qui pourrait en dire autant…

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