Culture - Editoriaux - Politique - Table - 13 janvier 2015

En focalisant sur Charlie Hebdo, on a clivé !

Dans l’après-midi du 13 janvier, à Bobigny, ont eu lieu les obsèques du policier Ahmed Merabet, ce fonctionnaire courageux, achevé sur un trottoir par l’un des frères Kouachi. Sa famille, toujours digne et respectable, émue au-delà de tout, a fait allusion toutefois à son refus de voir hiérarchiser les victimes.

Comme les proches de victimes à Charlie Hebdo, qui ont formulé le même souci.

Durant quelques heures, le 9 janvier, on a seulement évoqué l’assassinat de quatre otages par Coulibaly dans le supermarché casher et c’est seulement ensuite qu’avec beaucoup de solennité on a rendu hommage à ces victimes juives, abattues précisément parce qu’elles l’étaient, alors que les treize autres, d’une certaine manière, comme l’a souligné Cohn-Bendit, l’ont été à cause de ressorts professionnels.

Maintenant que la marche républicaine exceptionnelle, unique par son ampleur, s’est déroulée avec les retombées médiatiques enthousiastes qu’elle a suscitées, et parfois l’enflure, alors qu’on semble s’orienter vers des mesures pragmatiques – et non pas heureusement de nouvelles lois – qui, de fait, seront de nature à rendre plus efficaces la prévention du terrorisme islamiste et le combat contre lui, on a peut-être le droit d’aller au fond des choses et d’évaluer le poids des mots.

[…] En focalisant sur Charlie Hebdo, au lieu de s’attacher aux personnes massacrées, on a clivé.

Je ne suis pas Charlie. L’esprit de cette publication n’a jamais été le mien et je suis persuadé que Charlie n’aurait jamais voulu être, même par solidarité, le réactionnaire que je suis.

Charlie Hebdo a usé de sa liberté d’expression et je n’irai jamais scandaleusement prétendre qu’il en a abusé, ce qui serait excuser ses assassins. Je l’ai toujours défendu à chaque fois que des explosions, des violences et évidemment des crimes avaient pour obsession de l’étouffer ou de tuer ceux qui, avec une audace tranquille, continuaient leur chemin.

Je n’en suis que plus à l’aise pour considérer que sa liberté d’expression était ciblée et que je n’ai jamais vu Charlie Hebdo se lever pour soutenir le droit à la liberté de causes qui n’étaient pas les siennes, politiquement, socialement ou culturellement. Ce sont les assassinats qui, dans le sang, ont constitué cette équipe horriblement décimée comme les héros d’une liberté d’expression tous azimuts. La leur n’avait qu’une direction : un anarchisme sélectif.

Je ne suis pas Charlie. Si j’insiste sur cet unanimisme oscillant entre ridicule et gravité, c’est parce que j’ai constaté les effets pervers, dans une République déboussolée – qui peut penser que depuis dimanche elle est remise d’aplomb ? – de ces mots d’ordre et d’émotion qui n’imaginent pas une seule seconde à quel point ils pourront être odieusement, sordidement, ironiquement exploités et dégradés, à rebours de leur substance confortablement généreuse. Leur terreau honorable, facile à caricaturer, tend paradoxalement une perche perverse aux malades et aux cyniques. Ou aux politiciens obsédés.

Et c’est le lamentable Charlie Martel de Jean-Marie Le Pen.

Et c’est l’indécent et clairement délictuel Charlie Coulibaly de Dieudonné. Il y a des dérisions que le sang versé devrait rendre inconcevables.

Et c’est le chauffeur-livreur de Strasbourg, condamné à plusieurs reprises, qui lui aussi s’est abandonné à cette pente sordide, au même prétexte. Je dois manquer du sens de l’humour.

Et c’est, depuis le 9 janvier, le hashtag indigne #JeSuisKouachi, tweeté 28.000 fois, qui justifierait des poursuites pour apologie de crimes, dans un État de droit idéal, mais qui demeurera comme une souillure sur son initiateur et ses suiveurs.

Et c’est, malgré les apparences de la bonne conscience, la minute de silence dans les écoles. Sur le principe, avec de jeunes enfants, il aurait mieux valu remplacer le silence guère compréhensible par une parole éclairée. Dans certaines classes, cette minute a été moquée, refusée. Ce n’est pas demain que nous aurons un reflux !

[…] Le président de la République a pour une fois non seulement prêché l’unité mais l’a réalisée. Infiniment sensible au danger de discrimination entre les victimes, au risque de voir l’État se pencher de manière inéquitable sur les dix-sept qui sont dans nos cœurs, chacune avec son identité propre et sa valeur égale de vivant, il a magnifiquement, au nom de la République – pour une fois, le mot n’est pas ressassé mais bien utilisé -, rendu hommage comme il convenait à tous ceux que les crimes ont fauchés. En évitant qu’à cause de lui puisse être favorisé, ici ou là, un corporatisme de la douleur et de la mort.

Pour ma part, je […] suis, toutes professions confondues, Charb, Wolinski, Honoré, Tignous, Cabu, Bernard Maris, Elsa Cayat, Frédéric Boisseau, Michel Renaud, Mustapha Ourrad, Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe, Franck Brinsolaro, Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab et François-Michel Saada.

Je ne suis pas Charlie, mais eux tous.

Extrait de : Le poids des mots, le choc des crimes

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