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« Empêcher que le monde ne se défasse »

Cadre culturel
 

Lors d’une dernière contribution, j’ai eu l’occasion de dire tout le mal que je pensais d’Alain Duhamel. N’ayant pas la télévision, c’est sur la toile que j’ai eu le bonheur de croiser à nouveau cet archétype de la pensée unique et du politiquement correct.

Ce 9 octobre, l’émission C Polémique sur la 5 titrait : « 2017 : La France va-t-elle si mal ? » L’animateur Brice Toussaint recevait Duhamel pour défendre son livre sur Les pathologies politiques françaises dont le « déclinisme » est selon lui le symptôme le plus évident. Face à lui, il avait invité – mais « convoqué » semble plus approprié, ces émissions devenant de plus en plus des sortes de comités de salut public – Alain Finkielkraut pour représenter la partie adverse et tous les déclinistes (Onfray, Houellebeck, Debray).

Sur Duhamel, rien à dire, il est dans son rôle d’euro-béat convaincu, ardent défenseur de la mondialisation heureuse et parfois ses airs niais le font ressembler à notre Hollande quand il a abusé des euphorisants et de la méthode Coué.
En revanche sur l’animateur que j’ai rebaptisé Bruce Halloween tant ce personnage rubicond est dans l’air du temps on peut s’arrêter un instant (mais sans trop perdre de temps).

L’émission était profondément ennuyeuse.

Il faut aller directement à la minute 45:55 pour assister à un beau moment de télévision.
Antoine Jouteau, directeur du Boncoin appuyé par le très enthousiaste Bruce Halloween se flattait, grâce à une initiative d’entreprises du numérique, d’avoir fait revenir 2000 expatriés en France.
Finkielkraut, un peu triste, prend soudain un ton grave, et le silence se fait dans la salle :
– … on ne va pas quand même passer notre vie devant nos écrans à pouvoir grâce aux start-ups passer commande de tout ce qu’on veut. Je ne crois pas que ce soit un horizon très désirable
Bruce Halloween (coupant la parole, comme ces gens-là ont l’habitude de le faire) :
mais c’est nos richesses aujourd’hui (admirons le langage « jeune » de Bruce, qui craindrait, à parler trop bien français, de paraître ringard)

Finkielkraut (continuant imperturbable)

– … Et je voudrais vous dire, je voudrais vous rappeler une phrase que je cite un peu trop souvent, de Camus, 1957, son discours au Nobel :  « chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La tâche de la nôtre est très différente, elle est peut-être plus grande : empêcher que le monde ne se défasse ». Et bien moi je crois que c’est de cela qu’il s’agit : « empêcher que le monde ne se défasse » (…) il s’agit de sauver ce qui peut l’être : sauver la langue, sauver l’école, sauver les paysages, sauver les bêtes de l’enfermement dans l’élevage concentrationnaire, qu’il y ait des vaches à regarder, et pas seulement sur des écrans. Je crois que ça c’est une tâche exaltante pour les générations à venir… »

Evidemment, le silence du public et des invités respectueux pour la hauteur de pensée de Finkielkraut était insupportable pour l’amuseur public. Pour éviter que l’académicien ne prenne le dessus. il fallait d’urgence faire rire et coupant à nouveau Finkielkraut avec un sourire narquois :

J’ai le sentiment, Alain Finkielkraut, que vous êtes plus déprimé qu’au début de l’émission.

Nous-y voilà. Pour tous ces Ruquier de service, penser est déprimant. Parler d’horizon, de finalité, d’idéal de vie, de bien commun ou de destin commun, est déprimant.
Décidément ces deux mondes, celui du matérialisme mercantile et celui de la pensée, de la culture et de la sagesse, sont irréconciliables.

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