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Emmanuel Macron : trop d’embrassades


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

J’apprécie Emmanuel Macron au pouvoir mais je suis moins sûr d’aimer le pouvoir du couple Macron.

Pour la politique qui est menée sous l’égide du président de la République, il est difficile, sauf à être d’une totale mauvaise foi, d’en nier la cohérence, l’efficacité et l’habileté. Même si, sur le plan international, la réussite est plus éclatante, plus visible, ce qui est accompli pour réformer la France n’est pas médiocre, tient les promesses de la campagne et, suscitant le dépit de Jean-Luc Mélenchon, montre à quel point les avancées sont indiscutables et pour l’instant irrésistibles.

Lui qui a pour ambition – et c’est déjà un signe qu’elle ne soit pas perçue comme absurde – de se tenir et d’agir comme le créateur de la Ve République offre à la démocratie des comportements qui passent de l’intelligence sans démagogie à une brutalité délibérée, de l’intellectuel à l’Élysée au politique dans la rue, qui refuse de se priver de la force de la vérité parce qu’il a conscience que la vérité est la seule force qui vaille dans un monde qui meurt de mentir et de se mentir.

Mais, quitte à admirer le général de Gaulle, pourquoi l’imiter de manière hémiplégique ?

Je pressentais que l’officialisation des moyens mis à la disposition de Brigitte Macron et ce qui, malgré les arguties, ressemblerait peu ou prou à un statut de la « première dame » allait susciter une omniprésence de son épouse dans l’espace public. Cette visibilité permanente me frappe – malgré la dignité grave et émue lors des instants tragiques du souvenir, des hommages et de la mémoire – par l’allégresse narcissique avec laquelle elle est vécue et qui est amplifiée par des médias cherchant à scruter et à décrire un pouvoir là où il ne devrait pas être.

Je sens le terrain glissant sur lequel je m’aventure. Mais je n’ai pas à m’en excuser, d’abord parce que je suis victime d’une nature mal à l’aise avec les exhibitions publiques de la tendresse et que, surtout, la rançon de la perpétuelle apparition de Brigitte Macron – dont les qualités personnelles sont exceptionnelles, je n’en disconviens pas – est qu’on a le droit d’en questionner l’intérêt et les modalités. J’éprouve parfois l’impression qu’on cherche – et d’abord le Président et l’époux – à instiller dans nos têtes citoyennes qu’on a élu le couple Macron. Pour ma part, si les conseils de Brigitte Macron sont évidemment précieux dans la vie intime et conjugale, je ne raffole pas de la perception troublante que je ne peux pas les discuter quand, portés par elle dans l’espace public, je ne peux les connaître puisque seul le Président – c’est lui, l’élu – en est dépositaire.

Pour n’avoir rien de commun avec l’exhibition vulgaire de Nicolas Sarkozy, souvent dénoncée, faut-il cependant ne pas s’interroger sur des séquences qui révèlent l’autre part d’Emmanuel Macron ? Une main trop douce, trop d’embrassades ?

François Fillon avait tellement raison quand il affirmait qu’on ne pouvait pas imaginer le général de Gaulle mis en examen. Aurait-on pu davantage l’imaginer, dans la sphère officielle, tenant la main de son épouse en permanence ? Qu’on ne dise pas que c’est une question de génération alors que cela constitue l’obligation, quand on est chef de l’État, de ne pas montrer dans l’espace public ce qui relève de la tendresse amoureuse, intime ? Le citoyen ne doit pas être concerné par cette délicate impudeur parce qu’il n’a pas le moindre titre à s’émerveiller ou à s’inquiéter de ce couple qui, quand les circonstances devraient l’interdire, ostensiblement manifeste son attachement. Une étrange et paradoxale manière de nous en faire douter alors qu’il y a des retenues, des réserves en public et en représentation qui convainquent bien davantage.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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