Editoriaux - Politique - 4 novembre 2018

Édouard Philippe à Hanoï : ce qu’on eût aimé lui entendre dire

En visite à Hanoï, le Premier ministre a, sur un livre d’or, écrit ces lignes en l’honneur d’Hô Chi Minh :

« À Hanoï, je suis heureux de célébrer l’amitié entre nos deux peuples et de rendre hommage au Président Hô Chi Minh, artisan de l’indépendance d’une grande et belle Nation. L’austérité sereine du bureau de Hô Chi Minh montre combien le travail et le calme, la détermination et la constance servent les projets des États ! »

Le samedi 3 novembre, il s’est rendu sur le site de la bataille de Ðiện Biên Phủ, où il a rendu hommage aux morts des deux camps. « Il me semblait qu’il était utile de regarder notre passé commun de façon apaisée », s’est-il justifié.

On ne sait s’il faut être indigné de cet hommage rendu au père de l’indépendance vietnamienne ou consterné par l’opportunisme intéressé du Premier ministre. Quand on va signer des accords commerciaux qui avoisinent les dix milliards d’euros, on peut comprendre qu’on fasse preuve de diplomatie. Mais faut-il aller jusqu’à honorer la mémoire du chef communiste de la rébellion contre la France ? Pire encore : devait-il célébrer « le travail, le calme, la détermination [qui] servent les projets des États », faisant ainsi implicitement allusion au comportement qu’il prête à Emmanuel Macron ?

7 mai 1954 : après des semaines de combat, c’est la chute de Ðiện Biên Phủ. Plus de 1.700 soldats français morts, 1.600 disparus, 10.300 prisonniers, dont 4.000 blessés, puis les camps de rééducation, les tortures et ceux qu’on ne retrouvera jamais… Faut-il rappeler le rôle ambigu des États-Unis, qui n’apportèrent aucune aide à la France pour ne pas incommoder la Chine et, pressés d’étendre leur influence en Asie, s’enlisèrent, de longues années, dans la guerre du Vietnam ? Et comment oublier tous les Vietnamiens qui, jusqu’à la dernière minute, firent confiance à la France et s’accrochaient aux navires en partance ? Faut-il évoquer les exploits du sinistre Boudarel, militant communiste passé à l’ennemi, qui fut nommé commissaire politique dans un camp de rééducation et se serait rendu coupable de tortures contre l’armée française, avant de terminer paisiblement sa vie comme universitaire à Paris ?

Il faut avoir vécu ces événements pour pouvoir en parler dignement. J’ai, sous les yeux, les mémoires d’un officier de marine, qui fit deux campagnes en Indochine. Je tombe sur cette phrase : « Tous ceux qui ont connu et aimé ce pays ont le cœur déchiré. » Et, un peu plus loin : « À la veille de quitter Saïgon, le 4 juin 1975, le dernier ambassadeur occidental, le Français Jean-Marie Morillon, se vit sacrer “ami du peuple vietnamien” par le gouvernement communiste dont il prenait congé. Un ami est celui qui aime et que l’on aime. Si beaucoup de Français ont encore le mal du Vietnam, le Vietnam, sans trop l’avouer, a toujours le mal de la France. Et ce mal, qu’on le veuille ou non, est un mal d’amour. »

Voilà le genre de propos qu’aurait pu tenir Édouard Philippe, sans blesser en rien ses hôtes. On ne lui reproche pas de n’être pas né avant la bataille de Ðiện Biên Phủ, mais au moins pouvait-il s’informer de ce que fut réellement la présence française en Indochine et célébrer la réconciliation de deux peuples qui se sont toujours respectés. Au lieu de cela, un discours convenu, aux arrière-pensées politiciennes. Il a même trouvé le moyen, devant les élèves du nouveau lycée français d’Hanoï, de défendre la hausse des taxes sur les carburants. Lamentable ! On raconte qu’Hugues Aufray, alors tout jeune, renonça à chanter, le soir de la chute de Ðiện Biên Phủ : cela avait une autre allure !

Rendons, à notre tour, hommage aux combattants de Ðiện Biên Phủ, en écoutant la chanson que Jean-Pax Méfret leur consacra : « Aujourd’hui tout le monde s’en fout / De Ðiện Biên Phủ / Mais nous nous restons fiers de vous ! / Ðiện Biên Phủ ! »

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