Julien Rochedy : « La droite doit faire sa révolution ! »

Aux élections législatives, LR et le FN n’ont pas su rassembler, le premier parce que sa pesanteur l’a attiré vers le centre, le second en raison de sa ligne chevènementiste et de sa stratégie.

Les partis gagnants, En marche ! et La France insoumise, sont des mouvements d’un type nouveau. L’avenir de la droite repose sur sa capacité à mettre en œuvre de nouvelles formes d’organisation : de cette nouvelle génération sortira naturellement un leader.

Julien Rochedy, en tant qu’ancien patron des FNJ, qu’avez-vous pensé de ce premier tour des Législatives ?

Pour faire simple, on a bien sûr assisté à une vague En Marche!.
On pouvait s’attendre à cette vague Macroniste après la Présidentielle gagnée par Emmanuel Macron. Cela est une évidence.
On s’aperçoit que les Républicains et le Front National n’ont pas su mobiliser leurs électeurs. Pour le Front National stricto sensu, c’est effectivement un échec.
Le résultat est même en deçà de celui de 2012 en termes de voix, alors que le Front National était sur une progression continue depuis au moins 2011.
Comment analyser la chose ?
J’ai déjà parlé de la ligne du Front National qui a fait du chevènementisme alors que la population de droite attendait plutôt un vrai parti et un vrai mouvement de droite. L’attente portait sur un parti qui proposait des solutions pragmatiques, mais qui correspondent à l’attente de ce peuple-là aujourd’hui , notamment en matière d’identité.
Cette stratégie était vouée à l’échec. Elle était basée sur un postulat qui était faux. Il consistait à penser qu’il était possible d’unir et de rassembler le non au référendum contre la constitution européenne en 2005. Il s’agissait de rassembler le peuple souverainiste et populiste de gauche, et le peuple populiste et souverainiste de droite. Ces deux peuples ne peuvent malheureusement pas s’entendre d’un point de vue politique, et encore moins sous la férule du Front National avec une Le Pen. C’est une évidence.
L’analyse de la mauvaise stratégie du Front National a déjà été faite. Elle se poursuit et devra se poursuivre demain de façon plus sévère encore. Les débats vont s’ouvrir au sein du Front National.
Il faut aussi critiquer Les Républicains. Il apparaît clairement que Les Républicains vont continuer dans les années à descendre sur la piste qui les mènent vers Macron, c’est-à-dire vers le centre.
Au regard des impétrants des Législatives côté Les Républicains, de François Baroin et de la pesanteur de ce mouvement au niveau de ses cadres, il y a malheureusement de très grandes chances de voir ce parti continuer de descendre vers le centre. Il n’aura alors finalement plus grand-chose à opposer à Emmanuel Macron. Ce dernier aura réussi à les manger comme il a mangé l’aile droite, l’aile libérale du parti socialiste.

On assisterait donc à la fin des partis comme nous l’entendions ?
Exit LR ?

N’existant plus politiquement face à Macron, ils vont être de plus en plus lâchés par leurs propres électeurs. D’ailleurs, cela s’est vu lors des Législatives. Ils vont évidemment également beaucoup souffrir de cette situation.
Quelles sont les perspectives ?
Il y a là également une analyse à faire.
Les deux mouvements qui ont fait bouger les choses pendant cette élection présidentielle, à savoir les insoumis de Mélenchon et En Marche! d’Emmanuel Macron, sont des mouvements de type nouveau, au moins dans la forme.
Le Front National n’a pas bougé d’une ligne. Il a toujours une Le Pen à sa tête et un fonctionnement très Jacobin.
Ces gros partis politiques, tels Les Républicains basés sur l’UMP ou le RPR, ou le Front National
constituent des formes d’organisations qui ont péri. Si elles n’ont pas péri, elles ont en tout cas failli. Elles ont failli au moins dans un sens: l’incapacité à rassembler le peuple de droite.
Le peuple de droite qui à défaut d’être majoritaire est au moins très large, pourrait très bien se rassembler sur des idées communes, un pragmatisme économique, la défense de l’identité française et de grandes valeurs, et un projet de puissance. Ce peuple ne peut pas se rassembler, parce qu’il est divisé. La fracture très nette vient de celle de deux mouvements politiques avec leur base arrière, leur pesanteur et leur sociologie.
En regardant les choses froidement, sans être «zélé» politiquement, ces deux mouvements apparaissent en réalité presque comme les ennemis de notre cause. Ils condamnent ce bloc de droite à être toujours perdant face à une gauche qui sait être majoritaire. La gauche est toujours en capacité de changer de visage et de faire peau neuve. Ce fut le cas avec Emmanuel Macron à cette élection.

Vous ne croyez donc pas en une force politique du peuple contre les élites, vision que partageaient Mélenchon et Marine Le Pen ?

Le pire est que ces gens-là n’ont aucune connaissance historique.
Cela n’a jamais marché dans l’Histoire. Ou alors, le peu de fois où cela a marché, ça a fini en catastrophe.
Le discours et la praxis de la populasse contre les élites, cela ne prend jamais le pouvoir.
Encore une fois, quand cela le prend, cela finit en révolution sanglante et ce n’est pas beau à voir. Cela ne produit pas de grandes choses dans l’Histoire.
Il faut être capable d’articuler un discours de protection à l’égard des petites gens, car c’est essentiel dans la mondialisation actuelle, avec quelque chose de l’ordre de l’optimisme et de la réussite.
Pour cela, il faut donc aussi toucher une certaine élite.
Je suis désolé de le dire aux populo-populistes, mais il existe une certaine élite française qui en a également marre de l’évolution du monde tel qu’il est. Elle pense certes à son porte-monnaie, mais elle pense aussi à ses enfants, aux valeurs nécessaires pour les éduquer et au monde de demain.
Il y a des champs entiers qu’il faudrait exploiter.
Il y a l’écologie par exemple. L’écologie peut rassembler les élites comme le petit peuple.
Il y a la liberté. Il s’agit bien de la liberté intelligemment pensée, pas le libertarisme que nous connaissons avec Macron.
Les notions d’identité intéressent également aussi bien les «bourgeois», comme on dit, comme le petit peuple.
Il y a sincèrement des notions sur lesquelles nous pourrions nous rassembler plutôt que d’être dans un discours et une forme. On l’a bien vu avec le débat avec Marine Le Pen pendant la Présidentielle. Cette espèce d’incarnation populo-populiste ne fonctionne pas.
En plus, c’est une insulte à l’égard du petit peuple. C’est vraiment mépriser les petites gens que de considérer qu’il faut parler comme une poissonnière ou dire qu’on est contre toutes les élites du monde parce que nous, nous sommes le peuple. C’est une insulte à leur égard que de penser que ces gens attendent cela. Ils veulent autre chose. Ils veulent être intégrés dans une société qui leur garantie un avenir et une réussite. Ces gens-là aussi veulent réussir.

Alors, quel avenir pour la droite française ?

Je crois que, dans un premier temps, il faut songer à de nouvelles formes d’organisations qui puissent nous rassembler.
Il y a une maxime à laquelle je tiens énormément: concentration signifie attraction.
Il faut être capable de nous concentrer sur nous-mêmes tout en gardant les yeux ouverts. Mais il faut aussi trouver une nouvelle forme d’organisation qui nous permette de nous rassembler, de communiquer avec une plus grande efficacité et de façon moderne.
Il faut également le sourire et être capable d’apporter un « OUI ».
Partant de là, il sera possible soit de soutenir un mouvement qui sera créé sans nous, mais qui sera plutôt bien à nos yeux, soit de générer nous-même en notre sein un mouvement.
Voilà ce que nous devons faire pour les années à venir: être bons culturellement, bons médiatiquement, bons dans la communication et bons dans la communauté que nous pourrions créer dans le cadre d’un nouveau type d’organisation avec de nouvelles idées, et qui pourra déboucher à terme sur un mouvement nouveau. Je pense que nous en avons besoin.
Les gens, attachés comme ils sont aux traditions, vont continuer à soutenir le Front National et Les Républicains, mais je pense qu’il est vraiment temps de faire notre révolution.
On peut toujours blâmer le peuple français, comme je l’entends en ce moment dans le discours des patriotes. C’est assez facile de dire que le peuple français est nul, médiocre et n’est pas assez bon pour nous-mêmes. Il est très facile de tenir ce discours. Le peuple français a certes ses torts. C’est une évidence. Mais il faut aussi nous remettre en question.

Une petite allusion à la défaite amère de Henri Guaino ?

Oui, il y a de cela.
Mais j’entends cela aussi beaucoup aujourd’hui au Front National ou parmi les soutiens du Front National: «les Français sont trop cons de toute façon !».
Je pense que c’est dommageable et c’est dommage.
Il y a encore quelque chose à faire. Encore faut-il se remettre en question pour être aussi à la hauteur, pour susciter leur engouement et leur enthousiasme. Ce n’est pas le cas.
Que penser de cette réflexion: «les partisans de la décadence sont souvent moins décadents que ceux qui s’opposent à la décadence».
Il faut peut-être d’abord regarder la décadence qu’il y a dans notre propre mouvement et qui soi-disant s’oppose à la décadence française.

Beaucoup souhaitent une nouvelle droite recomposée, mais celle-ci n’a pour l’instant aucun leader.

C’est vrai, mais je vois une nouvelle génération qui est quand même très intéressante.
Et puis, il faut se prendre en main.
Il faut être capable de créer ce rassemblement sous une nouvelle forme d’organisation.
A partir de là, quand cinquante ou cent mille personnes commencent vraiment à travailler ensemble de concert, en communauté, et à communiquer ensemble, alors un leader se sécrète naturellement.
Avant de penser au leader qui pourrait nous sauver dès maintenant, il faut que chacun d’entre nous commence à travailler pour créer ce nouveau type d’organisation.
Je pense que c’est possible.
De là, soyez-en sûr, il sortira un leader qui pourra mener ces combats-là.

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