Syrie : le joueur d’échecs

Journaliste et écrivain

Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Il fut co-fondateur de Boulevard Voltaire.

 

Objectifs atteints ? Il y a cinq mois, l’immixtion spectaculaire de la Russie dans le conflit syrien faisait penser à celle d’un médecin, ou d’un chirurgien, appelé trop tard au chevet d’un malade condamné. À bout de force, à bout de souffle, exsangue, le régime syrien, abandonné à son sort par les Occidentaux comme par ses voisins sunnites, chancelait sur des bases progressivement rétrécies. En dépit de l’engagement à leur côté des volontaires du Hezbollah et de leurs alliés iraniens, les forces gouvernementales cédaient peu à peu du terrain. Le pouvoir de Bachar el-Assad tendait à se circonscrire aux dernières grandes villes qu’il tenait tant bien que mal. Le réduit alaouite même, autour de Lattaquié et de Tartous, n’était plus sûr. La fin, inéluctable, semblait proche.

L’intervention russe limitée, au sol, à la fourniture de matériels, notamment blindés et artillerie, mais directe, puissante et massive, dans le ciel, a inversé le cours des choses. La continuité de l’axe vital Damas-Homs-Alep a été rétablie. Les forces loyalistes ont grignoté, kilomètre carré par kilomètre carré, les positions adverses. La région côtière est de nouveau sûre. Deir ez-Zor a été ravitaillée. La reconquête, éminemment symbolique, de Palmyre est en cours. L’étau s’est desserré. C’est dans un contexte militaire favorable que Vladimir Poutine, surprenant le monde entier après avoir déjoué les pronostics savants des experts, a annoncé hier sa décision de retrait de la plus grande partie de ses troupes, avec effet immédiat.

Les experts et autres spécialistes de la Syrie, de la diplomatie et de la guerre étaient pourtant formels. L’intervention russe était vouée à l’échec. Les précédents étaient dans toutes les têtes, et l’issue connue d’avance : on s’engage, on s’incruste, on s’enlise, on s’embourbe et puis un beau jour on dégage, on abandonne, sans gloire, dans l’amertume et la confusion.

Or, c’est un autre scénario qui s’esquisse. En grand joueur d’échecs – le jeu -, le président russe avait prévu les coups suivants, y compris le coup de théâtre d’hier. Il fallait, dans un premier temps, frapper fort pour obtenir le succès militaire – si fragile qu’il soit – sans lequel il était impossible de passer à la phase politique. Nous y sommes.

Le soutien sans faille de son protecteur russe et de son allié iranien a réintégré dans le jeu l’homme que l’Occident, depuis cinq ans, avait juré d’en exclure. Bachar el-Assad, sous une forme et dans des limites qui restent à déterminer, fait bien partie de l’équation syrienne, et l’opposition syrienne non djihadiste, au plus près des réalités, est en train d’en prendre acte. La trêve, à peu près respectée contre toute attente, a dissocié les opposants non djihadistes au régime du sort, de l’attitude et des perspectives du Front al-Nosra ou de Daech.

On prêtait à la Russie, avec de ténébreuses intentions géopolitiques, la volonté de faire pièce aux États-Unis et de satelliser la Syrie. En prenant ses distances, Moscou dissipe les soupçons et les accusations. En maintenant une partie de son dispositif, essentiellement les capacités d’intervention que lui donnent ses bases aériennes, Poutine n’en délivre pas moins sa détermination : il ne lâchera pas ses alliés.

Pour autant, il ne tombe pas dans l’erreur fondamentale où ont persisté si longtemps et si malheureusement les Américains au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan. Ce n’est pas à des puissances étrangères qu’il revient de décider du sort des peuples. C’est aux Syriens eux-mêmes, aux Irakiens et aux Kurdes, désormais clairement désignés pour être le fer de lance de la contre-offensive, et massivement aidés par la Russie comme par les États-Unis, qu’il appartiendra d’affronter au sol les vampires et les zombies enrégimentés par Daech et d’éradiquer l’État islamique. La paix revenue, les frontières artificielles tracées il y a un siècle par les puissances coloniales pourront être redessinées, qu’il s’agisse de celles de la Syrie, de celles de l’Irak ou de celles d’un Kurdistan qui aurait cessé d’être l’inaccessible utopie d’un peuple écartelé entre quatre États. Et tant pis pour ceux qui, tout au long de ces dernières années, ont joué un trouble jeu, que ce soit à Riyad ou à Istanbul.

Tandis que nous bavassions, tandis que nous regardions ailleurs et que nos hommes politiques ou nos médias occupaient leur temps et mobilisaient leur énergie sur des sujets aussi capitaux que le mariage pour tous (revendication marginale d’une minorité), la déchéance de nationalité qui touchera bien trois personnes par an ou le barême des indemnités prud’homales, les gens sérieux se réunissaient et agissaient. Ce qui vient d’être décidé, ce qui se dessine en filigrane résulte évidemment d’accords négociés et conclus entre les États-Unis et la Russie, redevenue la très grande puissance qu’on prétendait qu’elle n’était plus. Quant à la France, et plus particulièrement au gouvernement français, elle a été bien entendu constamment et dûment informée de ce qui se passait en Syrie – par les médias.

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