Nauséabond

Journaliste et écrivain

Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Il fut co-fondateur de Boulevard Voltaire.

 

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire… » Eh bien, non, Voltaire n’a jamais écrit cette phrase. C’est une dame britannique, du nom d’Evelyn Beatrice Hall, auteur d’une biographie de l’auteur de Candide, qui a cru pouvoir résumer par cette formule heureuse, aujourd’hui fameuse, voire rebattue, et communément prêtée à François Arouet (on ne prête qu’aux riches, c’est bien connu), la pensée, les luttes incessantes, en somme le credo du philosophe. Polémiste à la dent dure, et même volontiers féroce, Voltaire n’a jamais réclamé la censure, l’interdiction, l’embastillement d’un écrit ou d’un homme. C’eût été se renier lui-même, et démentir toute une vie consacrée au combat contre la bêtise, l’intolérance, le fanatisme.

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, et je me battrai devant les tribunaux pour que vous ne puissiez pas le dire… » Ainsi pourraient se résumer la pensée et l’action de ceux qui, se disant héritiers des Lumières, sont devenus par une étonnante ruse de l’histoire et un dévoiement pervers des principes dont ils se réclament les modernes chevaliers de l’Éteignoir.

Officiellement vouées à combattre les persécutions, les discriminations, les atteintes à la dignité, à la liberté et aux droits de l’homme, le CRAN, la LICRA, SOS Racisme et quelques autres associations viennent de citer à comparaître Éric Zemmour sous l’accusation, au demeurant parfaitement imaginaire, d’« apologie de crime contre l’humanité et incitation à la haine raciale », suite à l’interview donnée par le journaliste au Corriere della Sera.

Approuvant leur démarche, le président du groupe socialiste de l’Assemblée nationale n’a pas craint de réclamer l’interdiction professionnelle du polémiste cerné depuis quelques semaines, en raison du prodigieux succès de son dernier livre par tous les projecteurs de la bien-pensance, du conformisme et de la calomnie. « Il est temps, a proféré M. Bruno Le Roux, que les plateaux télé et les colonnes des journaux cessent d’abriter de tels propos. » Faisant chorus, la Société des journalistes de RTL s’est « désolidarisée » des propos du collaborateur de la station, soulignant que « ses prises de position à l’antenne et hors antenne ternissent les valeurs de vivre ensemble qui ont toujours été défendues par RTL ». Des journalistes ! Des gens qui se disent, qui croient peut-être, parce qu’ils en ont la carte et le statut, qu’ils sont journalistes, et qui souhaitent qu’on bâillonne un confrère avec lequel ils sont en désaccord.

Moi non plus, je ne suis pas toujours d’accord avec Zemmour, et pas davantage avec Laurent Joffrin, Alain Duhamel, Charb, Edwy Plenel, Jean-François Kahn ou Daniel Schneidermann. Et alors ? Que s’expriment par écrit, au micro, devant les caméras des opinions différentes, ce ne devrait pas être une anomalie mais un principe fondamental de la République, tel qu’il est formulé dans la Déclaration des droits de l’homme.

Mais dans quel monde orwellien vivons-nous, où dictature se prononce « démocratie », ou police s’appelle « vivre ensemble », ou censure se prétend « liberté » ?

« Brûler n’est pas répondre », rappelait Camille Desmoulins quelques jours avant de payer de la guillotine son attachement à la liberté d’opinion, d’expression et de parole. Le comble est que c’est au nom des valeurs qu’ils piétinent que les ligues de vertu d’aujourd’hui prononcent leurs arrêts, leurs fatwas, intentent leurs procès et développent leurs réquisitoires. C’est au nom de leurs idéaux qu’ils lancent la chasse aux sorcières et traquent leurs adversaires dont ils contestent ouvertement les orientations et dont ils envient secrètement le talent, comme Tartuffe trompait Orgon, courtisait sa femme dont le sein découvert l’offensait, disait-il, et visait la fortune de son hôte.

Aux Tartuffes modernes ne manque plus, pour ressembler parfaitement à leurs véritables modèles, à leurs ancêtres authentiques, que le bonnet pointu, la cagoule et les bûchers. Ça viendra.

Un seul mot vient aux lèvres pour définir le climat que font régner les inquisiteurs contemporains et les aigres relents qu’il fait flotter sur notre société : nauséabond.

ADDENDUM : À l’heure où nous publions, nous apprenons que la chaîne iTélé vient de mettre fin à sa collaboration avec Eric Zemmour.

Dominique Jamet
Journaliste et écrivain
Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Il fut co-fondateur de Boulevard Voltaire.

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Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Il fut co-fondateur de Boulevard Voltaire.

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