La faille et la poutre

Journaliste et écrivain

Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Il fut co-fondateur de Boulevard Voltaire.

 

Un certain nombre d’éminentes personnalités du spectacle, parmi lesquelles Michel Piccoli, Jack Lang, Ariane Mnouchkine, Jack Ralite ou Denis Podalydès, adressaient dimanche dernier une lettre ouverte à François Hollande.

Les signataires de ce texte, paru dans Libération le lendemain 22 février sous le titre « Alep vivra », y adjuraient le président de la République d’user de tout son poids, auprès de l’OTAN, de nos alliés dans le monde et des plus hautes instances internationales pour qu’il soit mis fin, dans les meilleurs délais, au massacre par Bachar el-Assad de son propre peuple et à l’offensive menée par les forces gouvernementales syriennes, l’aviation russe, le Hezbollah et les milices irakiennes armés par l’Iran, et pour que puisse enfin naître, comme le demande avec insistance depuis longtemps M. Erdoğan (l’humaniste turc bien connu), et notamment sous son égide, une Syrie libre et pacifique.

Il est vrai que le retournement de la situation militaire en Syrie et les points marqués par le régime, grâce au soutien massif de la Russie et de l’Iran, contrarient les idées, les préférences et les plans que, loin de Damas et des réalités, d’autres humanistes nourrissent pour la Syrie et que ne pourrait satisfaire que la prise du pouvoir par des rebelles « modérés » de plus en plus fantomatiques, paravent du Front al-Nosra et d’autres filiales, tout aussi démocratiques, d’Al-Qaïda, eux-mêmes avant-gardes du « califat ».

La guerre de Syrie est entrée dans sa cinquième année, distraitement suivie depuis le premier jour par des observateurs qui se refusent obstinément – y compris, une fois de plus, dans ce texte – à admettre que, parmi les 260.000 victimes d’un conflit où tous les combattants, tous les crimes et toutes les armes ne sont pas du côté du président-dictateur, plus de 100.000 (chrétiens, alaouites, druzes, laïques) ont payé de leur vie leur refus d’être accommodés à la sauce barbare.

Combien de civils, de leur côté, qui ne demandaient qu’à vivre en paix, ont-ils pris le chemin de l’exil parce qu’ils n’avaient pas plus envie de courber la tête sous le joug des fanatiques coupeurs de tête que de s’enrôler dans les armées du régime ? Combien ont-ils trouvé la mort parce que telle ou telle faction, « modérée » ou djihadiste, les a pris en otages et les a utilisés comme boucliers humains ? Combien d’écoles, d’hôpitaux, de bâtiments administratifs, d’immeubles d’habitation ont-ils été transformés en abris, en refuges, en centres de commandement, d’entraînement, en forteresses, en postes militaires avant de devenir des cibles ? Mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut rien entendre.

Les honorables auteurs de la lettre ouverte au chef de l’État nous informent sur le Net, par un post-scriptum, qu’avant de quitter la France pour les antipodes – pour quelques jours seulement ! -, M. Hollande a bien voulu les recevoir et les assurer de sa compréhension et de son approbation. Le temps, en revanche, leur a manqué pour rouvrir leur missive et lui adjoindre un deuxième post-scriptum après que deux attentats à la voiture piégée, perpétrés par Daech, ont fait dans l’après-midi de samedi cent cinquante morts innocents dans les rues de Homs et de Damas. C’est sans doute une défaillance visuelle génétique malheureusement trop répandue, du genre poutre incrustée dans l’œil, qui explique leur cécité partiale et les failles de leur information.

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