Égypte : ne boudons pas notre plaisir, saluons le coup d’État !

egypte
Le 5 juillet 2013
L’armée n’a fait qu’entériner la volonté du peuple et le zélé factotum des Frères musulmans est d’abord victime de ses erreurs.

Président déposé et détenu ; arrestations par centaines ; chaînes de télévision et de radio fermées ; Constitution « suspendue » ; prise en main des destinées de la nation par la force armée… Aucun doute sur la nature de ce qui vient de se passer en Égypte. À moins de refuser d’appeler un chat par son nom, il s’agit bien d’un coup d’État.

Cela étant, il en est de plusieurs sortes, en termes de contexte, de déroulement et de suites. Entre 18 Brumaire et révolution d’Octobre, entre mai 1958 en France et juin 1991 en Algérie, entre mise à bas d’un régime discrédité, d’un système à bout de souffle et main basse sur un pouvoir ou un processus démocratique, le jugement des contemporains et celui de l’Histoire font évidemment la distinction.

La destitution de Mohamed Morsi n’est pas un mauvais coup porté au peuple égyptien mais répond au soulèvement d’une majorité de la population, excédée de l’incapacité de son Président, exaspérée par la mainmise d’une société secrète sur l’État, hostile enfin à l’instauration d’une République islamique. Elle a répondu à une revendication massive et a été accueillie par une explosion de joie populaire. Elle marque un coup d’arrêt sur la pente fatale de l’obscurantisme, de la charia et de la théocratie. À ce titre, elle constitue aussi un avertissement pour le gouvernement tunisien et dans une moindre mesure pour le gouvernement turc : il s’est développé dans le monde musulman des classes moyennes, instruites, modernes, occidentalisées, capables de se dresser contre la réaction nationaliste et confessionnelle. Elles sont résolues à ne pas se laisser faire par les tenants d’un islam rétrograde et funèbre.

Alors que le gouvernement des Frères musulmans était synonyme d’intolérance et de persécutions, il est significatif que le nouveau pouvoir ait tenu à associer à ses premières initiatives Mohamed El Baradei, personnalité connue et reconnue sur le plan international, les ulémas modérés de l’université Al-Azhar et le patriarche copte. Une telle démarche va clairement dans le sens d’une coopération et d’une réconciliation entre toutes les composantes du pays. Enfin et surtout, la « feuille de route » affichée par l’armée et le gouvernement provisoire qu’elle a mis en place prévoit, dans un délai de neuf mois, l’adoption d’une Constitution et l’organisation d’élections régulières.

On dira que Morsi avait été élu président de la République, il y a un an, avec une majorité étriquée mais dans des conditions légalement indiscutables. Certes, mais en outrepassant les limites de son mandat, il avait rompu le contrat passé avec le peuple, et c’est si vrai qu’il n’avait pas envisagé un instant, depuis le début des troubles récents, de faire du corps électoral l’arbitre de ses choix et de retremper dans l’onction du suffrage universel la légitimité que lui contestait la rue. Il connaissait trop bien le rapport des forces pour en prendre le risque. En définitive, l’armée n’a fait qu’entériner la volonté du peuple et le zélé factotum des Frères musulmans est d’abord victime de ses erreurs et de son impopularité.

L’Égypte n’en est pas moins au bord de l’inconnu. Les secousses qu’elle connaît depuis plus de deux ans déboucheront-elles enfin sur l’instauration d’institutions acceptées par tous et sur un gouvernement à la fois reconnu, fort et stable ? C’est ce que réussit le général de Gaulle lorsque, porté au pouvoir par un putsch, il fonda la Ve République sur la base de l’assentiment massif des Français. L’armée, remise en selle par les fautes des Frères musulmans, aura-t-elle la sagesse de rendre les rênes aux civils ? Ne trouvera-t-elle pas dans d’éventuelles résistances, dans de possibles désordres, dans des attentats terroristes le prétexte rêvé pour garder le pouvoir qu’elle vient de ressaisir ?

Soyons simples et soyons francs : il y a vingt ans, quand nous avons approuvé l’interruption brutale du processus électoral en Algérie qui promettait la victoire au Front islamique du salut, nous n’avions pas prévu que le coup d’État du FLN déboucherait sur la guerre civile et plus de cent mille morts, et que cette guerre même serait utilisée par la caste militaro-politico-mafieuse qui sévit de l’autre côté de la Méditerranée depuis l’indépendance pour justifier son maintien au pouvoir.

Nous n’en sommes pas là, et le pire n’est pas encore sûr. Chaque chose en son temps. Pour aujourd’hui, ne boudons pas notre plaisir et saluons le sursaut salutaire qui, au grand dépit des États-Unis et de leurs alliés sunnites, desserre l’emprise islamiste sur le pays des pharaons. Malheur aux barbus !

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Journaliste et écrivain
Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Co-fondateur de Boulevard Voltaire, il en est le Directeur de la Publication
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