Editoriaux - Société - 9 octobre 2018

Doit-on dire merci à Harvey Weinstein ?

À cette interrogation, peu répondraient par la négative. Puisque sans lui, sans ce prédateur (comme il a été communément qualifié), l’immense et puissant débat sur le pouvoir des hommes, la faiblesse des femmes, les intolérables harcèlements au travail et dans la quotidienneté, l’inégalité des sexes et notre société infiniment perfectible n’aurait pas pu se dérouler.

À peine ai-je écrit ce paragraphe que j’ai conscience de l’offrir en prélude pour satisfaire la pensée dominante sans être persuadé de sa justesse et de ma sincérité.

Je ne méconnais pas que notre monde a parfois besoin, pour s’émouvoir, de comportements et de transgressions vieux comme l’humanité, de déflagrations scandaleuses et de raz-de-marée nauséabonds. Où des plaignantes, parfois des victimes, surgissent chaque jour et où des ostracismes se manifestent dans l’instant comme pour compenser, par une immédiateté précipitée, des années d’indifférence ou de lâcheté.

Nous avons eu #MeToo et nous semblons découvrir l’importance des violences sexuelles, conjugales ou autres à partir d’une prise de conscience dont on s’étonne qu’elle ait eu besoin, pour exprimer son indignation, de tragédies particulières ou d’abus singuliers.

Avant Harvey Weinstein, les attitudes qui ont suscité la réprobation à son encontre existaient déjà et elles continueront après lui. L’effervescence incroyable de cette dernière année, la judiciarisation forcenée par sa menace et l’opprobre jeté sur les hommes qui, du plus anodin au plus grave, s’abandonneraient à l’insupportable ont peut-être engendré une accalmie dans les tristes débordements virils mais elle ne durera pas. D’ailleurs, comme un paradoxe douloureux, on a été obligé de constater que les viols n’ont pas diminué, bien au contraire (Le Monde). Il y a la dénonciation, l’éthique et le verbe accusateur mais, à côté d’eux, la réalité imperturbable suit son cours.

Ce n’est pas qu’il faille désespérer de toute initiative législative ou étatique, mais en mesurant bien qu’entre de possibles et bienfaisantes avancées positives et un étouffant quadrillage, la frontière est plus mince qu’on le croit.

Il ne convient pas, non plus, de surestimer les premières qui semblent parfois oublier qu’elles ont à régir une pâte humaine, l’imprévisibilité des natures et des désirs, et que, par exemple, il est absurde d’imputer exclusivement à l’incompréhension de la police et de la Justice, pour les viols, le nombre réduit des plaintes ou les condamnations trop faibles, voire les acquittements ou les relaxes (Le Monde).

Comme s’il n’y avait pas, en permanence, face à l’envie de répression, des intimités fragiles, hésitantes et pessimistes sur l’issue. Comme si les tribunaux et les cours d’assises n’avaient pas, non plus, à examiner si une plaignante était forcément une victime. La loi, aussi rigoureuse qu’elle soit, ne persuadera pas mécaniquement quiconque, homme ou femme, d’aller vers la police et la Justice si sa force intérieure et son aspiration à se voir reconnu comme victime ne l’inspirent pas.

Il me paraît que, plutôt que d’évoquer « les doutes nouveaux des hommes » (Le Figaro), il serait plus pertinent de souligner les incertitudes de l’homme de toujours. Pour ma part, je refuse de laisser se dégrader en féminisme ma dilection, mon estime ou mon admiration pour beaucoup de femmes, comme s’il fallait à toute force créer sur le mode polémique ce qui relève d’un partage parfois formidable, quelquefois crispé, d’une humanité commune. Nulle envie ni besoin de fuir les infinies et multiples séquences de la coexistence douce ou amère entre la femme et l’homme avec une politisation aigre, par une idéologie désenchantée.

Cette volonté belliciste qui vise peu à peu à instiller l’idée que nous devrions faire univers à part pour être, chaque sexe, tranquille dans son coin est aberrante. Elle est d’autant plus surprenante de la part de prétendues progressistes qui, niant qu’il y ait une essence masculine ou féminine, rêvent de reconstituer, pour leur lutte qui n’a pas de combattants face à elle, des ghettos où les seules relations acceptables confronteraient une féminité vindicative et une virilité désarmée.

Faut-il, alors, vraiment remercier Harvey Weinstein ?

A-t-il, par son pire, favorisé le meilleur d’un émoi collectif et d’un combat dur mais équilibré ? Peut-être, mais à condition qu’on ne s’imagine pas avoir inventé quelque chose puisque l’humain n’est pas né avec #MeToo ni les dérives et les dominations avec Weinstein !

Extrait de : Justice au Singulier
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