Dimitri Casali : La longue montée de l’ignorance: un monde arabe en pleine régression (6)

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Un monde arabe sclérosé

L’ignorance, l’oppression et le manque de liberté auraient-ils fait du monde arabe une des régions les plus désolées du monde, que rêvent de fuir des millions de jeunes ? Cette affirmation ne provient pas d’intellectuels « islamophobes », mais est la conclusion du rapport de 2002 intitulé « Arab Human Development Report ». Cette étude a été menée par un groupe d’experts et d’intellectuels missionnés par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Il est publié chaque année et concerne à chaque fois un aspect différent du développement humain : la condition des femmes, la liberté d’expression, les perspectives de la jeunesse, etc. En 2002, les experts se sont penchés sur le niveau d’éducation régnant dans le monde arabe. L’étude a eu lieu dans les 22 pays constituant la Ligue arabe.

Il apparaît que, malgré une population importante (de l’ordre de 280 millions d’habitants), le niveau d’éducation est catastrophique. Le nombre d’adultes analphabètes atteint 65 millions. Parmi eux, 1 sur 4 est jeune et 2 sur 3 sont des femmes. Des chiffres d’autant plus inquiétants que la population connaît un accroissement considérable et que la hausse de l’éducation ne suit pas : ce qui aboutira, selon les projections, à une population de près de 400 millions d’individus en 2020, dont un quart sera analphabète.

La recherche scientifique est quasiment inexistante. Quasiment aucun brevet scientifique n’est déposé, c’est-à-dire que ces pays n’inventent rien. La recherche dans des domaines avancés, c’est-à-dire en technologie de l’information ou en biologie moléculaire, est quasiment inexistante. Au Koweït, 44 % des étudiants qui sortent de l’université ont obtenu leur diplôme en humanités, 18 % en administration publique et 12 % en loi islamique. Les 26 % restants concernent toutes les autres matières, c’est-à-dire sciences, mathématiques, médecine, biologie, pharmacie… Or, il est essentiel pour un pays d’investir dans la recherche et l’innovation, et de ne pas répondre aux seuls objectifs du marché.

En Arabie saoudite, première économie du monde arabe et 20e mondiale, on trouve des prédicateurs affiliés au ministère des Affaires islamiques saoudien à Médine comme Bandar Al-Khaibari, capable d’affirmer : « La Terre ne tourne pas, elle est immobile. » Le prédicateur l’a expliqué devant des étudiants aux Émirats arabes unis. Selon lui, les preuves sont écrites dans le Coran. Bandar Al-Khaibari ne fait que répéter ce qu’Abd al-Aziz ibn Baz (grand mufti d’Arabie saoudite de 1993 à 1999) et Saleh Al-Fawzan (éminent membre du Haut Conseil des oulémas saoudiens) affirmaient comme la doctrine officielle de l’appareil religieux saoudien. Ce qui est pathétique, c’est qu’un tel personnage soit affilié au ministère des Affaires religieuses, et qu’en cette qualité il soit invité à donner un cycle de conférences devant de jeunes étudiants de l’université de Charjah, près de Dubaï, aux Émirats arabes unis. Selon Courrier international du 27 février 2015, il clôt ses démonstrations en arguant qu’il ne faut pas croire « les pseudo-miracles scientifiques des Occidentaux ». « Ils ne sont jamais allés sur la Lune. Ce n’était qu’une production hollywoodienne et nous avons été assez bêtes pour le croire… »

Dans la même offensive de la croyance contre l’intelligence, le grand mufti d’Arabie saoudite a ainsi lancé, en juin 2016, une fatwa contre… les échecs. Abdelaziz ben Abdallah, le plus haut dignitaire sunnite du pays, répondait à la question d’un téléspectateur lors d’une émission religieuse. Il a ainsi interdit les échecs, en affirmant qu’ils faisaient perdre du temps et de l’argent et qu’ils entretenaient la « haine et l’animosité » entre les joueurs. Il s’est, pour cela, référé à un verset du Coran qui condamne « l’addiction, le jeu, l’idolâtrie et la divination ».

La place du livre dans le monde arabe, emblématique s’il en est de l’ouverture des sociétés, est à cet égard significative. Les 22 pays ne concentrent que 1 % des livres publiés dans le monde. Ils ne produisent, par an, que 6.000 livres environ, contre 100.000 en Amérique du Nord et 42.000 en Amérique latine. Parmi ce nombre, les livres religieux représentent 17 % de la production. À la Foire internationale du livre du Caire, les livres qui se vendent le mieux sont des livres religieux, suivis par des livres sur l’éducation. Sans surprise, dans un tel contexte, les écrivains, et les artistes en général sont peu nombreux et souvent confrontés à la censure. Celle-ci est bien présente dans de nombreux pays arabes, surtout lorsqu’il s’agit de sujets touchant les mœurs ou la religion.

Non seulement la création et la pensée sont découragées, mais l’accès aux œuvres étrangères est également extrêmement restreint. Le nombre d’ouvrages étrangers traduits en langue arabe est extrêmement faible. Or, qu’on le veuille ou non, 85 % des connaissances du monde sont disponibles en anglais. La totalité des livres traduits dans le monde arabe, de l’an 800 à nos jours, avoisine les 10.000 ouvrages, soit l’équivalent de ce que l’Espagne traduit en une année. Selon le « Rapport arabe sur le développement humain » de 2002, piloté par les Nations unies, moins de livres ont été publiés en un an dans l’ensemble des pays arabes (380 millions d’habitants) qu’en Espagne (47 millions). Mohamed Métalsi, cité par Le Monde, confirme : « Les grandes œuvres occidentales sont très peu traduites. Et les traductions sont souvent médiocres. » En moyenne, selon le PNUD, en cinq ans, quatre livres ont été traduits pour un million d’habitants, contre 519 en Hongrie et 920 en Grèce.

Pourtant, par le passé, des mouvements ont tenté de développer la traduction d’ouvrages, perçue comme un élément indispensable à la construction d’un peuple, comme au Liban et en Égypte. Ainsi, au Liban, la traduction d’ouvrages occidentaux en langue arabe fut-elle encouragée comme un moyen de protéger l’arabe contre l’ottomanisation de la société, à la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

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