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La Dictature mécanique

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Fondateur du NON

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Il me semble que c’est à propos de l’Italie berlusconienne qu’on a commencé à parler, il y a quinze ou vingt ans, de dictatures sans dictateur : régimes où les citoyens sont si étroitement contrôlés, mais d’abord façonnés, par les deux branches principales de l’industrie de l’hébétude, à savoir les médias et l’École, qu’une dictature en bonne et due forme n’est même plus nécessaire – le pouvoir tyrannique peut parfaitement s’exercer en ne se donnant même pas la peine de supprimer les structures parlementaires et électorales des démocraties libérales traditionnelles.

Je me demande si un cran supplémentaire n’a pas été franchi depuis lors, vers une dictature qui ne serait plus seulement politique, ou idéologique, mais totalement totalitaire, si je puis dire : c’est-à-dire régulant, par le truchement des machines, et des fameux moyens modernes de communication, jusqu’à nos moments les plus intimes ; nous dérobant jusqu’à la maîtrise de nos gestes les plus familiers.

J’y songeais l’autre jour en écoutant, ou en tâchant d’écouter, en voiture, un magnifique concert du roi des orchestres, le Philharmonique de Berlin. Et trois fois, aux plus beaux moments, il a fallu subir l’interruption brutale d’un avis de difficultés autoroutières, concernant d’ailleurs des autoroutes sur lesquelles je n’étais pas ni n’avais l’intention d’aller, ou des zones que j’avais depuis longtemps dépassées. Mais le meilleur, c’est que l’avis n’intervient pas directement, comme s’il était vraiment l’urgence gravissime qu’il prétend être : il est précédé et suivi de deux ou trois minutes de pistrouille musicale, ou qui paraît nécessairement telle au regard de la deuxième de Brahms ou de la troisième de Bruckner, dirigées par Simon Rattle.

Il faudra un jour s’interroger sur le rôle de la Pop Music (première musique qui se définit d’emblée, dès son nom, comme celle d’une classe sociale) dans le Grand Remplacement ; ou plutôt dans les deux remplacements, le Petit et le Grand, le premier étant la condition du second : de la culture par la sous-culture, de l’art par le divertissement, de Marivaux par Jamel Debbouze, et finalement d’un peuple par un ou plusieurs autres, d’une civilisation par ses rivales, à moins que ce soit par la barbarie. Est-ce un hasard, par exemple, si une station de radio aussi farouchement remplaciste que France Culture – qui n’a plus grand-chose à voir avec la culture, il est vrai – vous impose désormais toutes les vingt minutes, à la façon d’une chaîne de sécurité autoroutière, une pause obligatoire de Pop Music ? Et si les « Matins de France Culture », si grave que soit le sujet débattu, vous invitent fermement à célébrer en « musique », tous les matins, l’anniversaire de Mariah Carey ou des Fugees ?

Le moindre reportage, comme il en abonde, sur les progrès foudroyants des églises évangéliques montre bien la coïncidence des deux remplacements : non seulement, dans la célébration d’un culte encore plus ou moins chrétien, Bach, Mozart, Mendelssohn ou Duruflé ont évidemment cédé la place à des musiquettes à ravir Marc Voinchet (c’est l’animateur charismatique des « Matins de France Culture »), mais des Français de tout âge et de toute condition se trémoussent là-dessus extatiquement, comme s’ils étaient des Noirs de la Louisiane profonde ou du Cœur des Ténèbres. Mondialisation, dira-t-on. Oui, c’est bien ce que je dis.

Cependant la dictature mécanique est si efficace et puissante que même ce qu’on dit et ce qu’on écrit peut sortir de soi méconnaissable, sans l’intervention du moindre tyran fors la tyrannie. Avez-vous expérimenté les nouveaux correcteurs orthographiques ? Ils sont comme les lecteurs de Boulevard Voltaire, le moindre néologisme les met hors d’eux. Et je ne parle pas des plus innocentes (sans tiret) fautes de frappe. Ce qu’ils exigent c’est du connu, et du connu d’eux. Et si vous ne l’offrez pas, poussez-vous de là, ils le donnent à votre place. Ah, on a tout intérêt à bien se relire ! Pour une malheureuse lettre de travers, ils mettent un mot entier de leur cru, en général le plus éloigné qu’ils puissent trouver de votre propre pensée.

L’avantage, évidemment, si ça tourne mal, c’est qu’on pourra toujours prétendre qu’on n’a jamais voulu dire ça. Moi, un mot contre les Fugees ? Jamais de la vie !

Fondateur du NON

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