Jean Sévillia : Dernier discours officiel du Président Hollande - encore la repentance !

Journaliste et essayiste

Rédacteur en chef adjoint au Figaro Magazine, membre du comité scientifique du Figaro Histoire, et auteur de biographies et d’essais historiques.

 

L’historien Jean Sévillia replace le dernier discours de Hollande sur l’esclavage dans le contexte de la loi Taubira de 2001, qui a reconnu la traité négrière comme un crime contre l’humanité. Il dénonce aussi les mensonges de cette idéologie, le silence sur la traite des Noirs par les musulmans et les dernières propositions de loi de Cécile Duflot, de « l’agit-prop » maximaliste en faveur du versement de réparations aux victimes.

François Hollande a prononcé son dernier discours. Symbolique ou non, un discours de repentance plutôt classique.
Quelle est la part de repentance aujourd’hui dans le discours politique selon vous, selon l’historien ?

En ce qui concerne l’esclavage en général, c’est une thématique née il y a vingt, vingt-cinq ans. Elle s’est développée à partir de la loi Taubira de 2001 qui a reconnu symboliquement la traite négrière comme un crime contre l’humanité.Cette traite avait notamment été une page peu glorieuse de l’histoire occidentale, c’est évident. Fallait-il une loi, fallait-il traiter rétroactivement des évènements survenus deux, trois ou siècles quatre siècles avant ? Fallait-il judiciariser cette question même si c’est une loi symbolique ? C’est la question qui se pose.

On peut parler de l’esclavage des noirs. Cette situation est un système triangulaire. Les navires négriers européens partaient d’Europe avec des produits de troc qu’ils allaient échanger en Afrique contre des captifs noirs. Ensuite, ils importaient soit vers les îles, soit vers l’Amérique. Ils franchissaient donc l’Atlantique et revenaient avec des produits tropicaux. Mais dans ces systèmes triangulaires, il y a plusieurs coupables, y compris les noirs eux-mêmes, les tribus noires qui vendaient leurs frères de couleur. Or, le système établi aujourd’hui est fait pour faire porter la culpabilité collective sur les « blancs » alors qu’en réalité, c’est l’histoire de la traite négrière : il y aussi des coupables qui sont noirs.

Et puis il y a une autre traite dont on ne parle quasiment jamais et qui pourtant est historiquement importante. Il s’agit de la traite inter-africaine. Il y a eu de l’esclavage vers les pays arabo-musulmans qui ont razzié plusieurs dizaines de millions d’Africains. Emportés vers les pays arabo-musulmans, ils étaient réduits en esclavage et systématiquement castrés pour les hommes. Cela fait que ces gens étaient condamnés à ne pas avoir de descendance alors qu’il y a eu évidemment des descendants d’esclaves noirs. On est dans un système qui est complètement déséquilibré.

Le débat consiste à savoir si au fond cette conception culpabilisante de l’Histoire revient à considérer que les descendants des « noirs » sont des descendants victimes, et les descendants des « blancs », je mets évidemment des guillemets à tout cela, sont des descendants bourreaux. Or, le statut de victime comme le statut de bourreau ne sont pas des statuts héréditaires. On n’est pas héréditairement prisonnier de l’histoire de ses ancêtres. Il y a donc là une véritable manipulation des esprits qui participe à ce climat de haine de soi qui se développe malheureusement dans notre société depuis plusieurs décennies.

Cécile Duflot vient de déposer deux propositions de loi qui visent à compléter cette loi, en reconnaissant le travail forcé comme crime contre l’humanité d’une part, et surtout en prévoyant des réparations pour le travail forcé comme pour l’esclavage et la traite.
J’imagine que ça s’inscrit pour vous dans une démarche d’hérédité de la faute des bourreaux ?

Oui, en la poussant à sa pointe extrême parce qu’il y a plusieurs tentatives dans les années 2013/2014 d’obtenir qu’on fasse des compléments à la loi Taubira de façon à ce qu’elle se transforme en compensations financières qu’on devrait à certains États.
François Hollande lui-même s’y était opposé. On est dans une vision totalement maximaliste. Sur quelle base, à partir de quels critères, définir des compensations financières ?
Donc on reviendrait sur ce principe que j’exposais à l’instant et qui consisterait à toujours considérer que les descendants de bourreaux sont des bourreaux des descendantes victimes, à supposer d’ailleurs qu’il y ait toujours eu des bourreaux et des victimes.

Quant à l’idée du travail forcé, ça fait partie des grands classiques du discours anti-colonial depuis vingt ans, trente ans.
Comme si l’histoire de la colonisation ne se résumait qu’à l’emploi du travail forcé. C’est évident que le travail forcé existait dans certains cas. La colonisation africaine ne se réduit pas à ça.
Disons que Cécile Duflot, conformément à son positionnement traditionnel et politique – et celui des verts – joue le maximalisme en s’aidant de travaux d’historiens étant, eux-mêmes, des historiens contestés par d’autres historiens parce qu’ils ont une position maximaliste sur l’Histoire de la colonisation.

Les propositions de loi de Cécile Duflot ne peuvent pas être adoptées dans la mandature actuelle qui est pratiquement close. Je crois savoir ce que sera la nouvelle assemblée après les législatives du mois de juin. Je ne pense pas que les propositions de madame Duflot soient prioritaires. Ça fait partie de l’agitation classique. C’est de l’agitation propre à madame Duflot.

Rédacteur en chef adjoint au Figaro Magazine, membre du comité scientifique du Figaro Histoire, et auteur de biographies et d’essais historiques.

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