Editoriaux - Livres - Politique - Sport - 30 mai 2013

De quelles amitiés inavouables a bénéficié Tapie ?

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On l’ignore trop souvent, mais Bernard Tapie à qui, on ne sait sur quelles bases, certains ont fait la réputation de se conduire et de s’exprimer comme un voyou, est un homme d’une exquise politesse, capable des plus grandes prévenances et des plus délicates attentions, une réincarnation saisissante, dans la subtilité contournée de sa pensée et les détours alanguis de son style, de Marcel Proust et, pour tout dire, un arbitre de nos élégances contemporaines. Aussi bien ne saurait-on voir qu’un irrépressible excès de son habituelle courtoisie dans les termes de la si chaleureuse dédicace qu’il faisait dès 1998 de l’un de ses livres (car Bernard Tapie est également un de nos meilleurs écrivains) à celui qui serait désigné dix ans plus tard comme l’un des arbitres de son contentieux avec le Crédit lyonnais et l’État français. En adressant à M. Pierre Estoup, un haut magistrat qu’il n’avait jamais rencontré, un homme qu’il ne connaissait ni des lèvres ni des dents, l’expression de son « infinie reconnaissance », en le félicitant de son « courage », en l’assurant de « toute son affection », Nanard n’utilisait que les formules banales que lui inspirait sa sensibilité un peu décadente.

Le parquet de Paris n’est pas de cet avis, qui n’a pas hésité à mettre en examen M. Pierre Estoup, ancien président de la cour d’appel de Versailles reconverti dans les expertises et les arbitrages judiciaires, sous l’inculpation infamante d’ « escroquerie en bande organisée ». Obéissant en toute indépendance à l’impulsion nouvelle et vigoureuse que le pouvoir socialiste a décidé de donner à une affaire que l’on croyait définitivement réglée, les éminents représentants de la magistrature debout ont estimé plus que suspects les liens d’affaires et d’amitié que leur ancien collègue entretenait depuis des années avec Me Lantourne, avocat de Bernard Tapie.

L’enquête en cours mènera-t-elle à Jean-Louis Borloo, lui aussi ancien conseil et toujours ami de M. Tapie – des liens particulièrement forts à l’époque où le premier nommé présidait aux destinées de l’Union sportive de Valenciennes, le second à celles de l’OM et organisait ou couvrait le truquage du match OM – Valenciennes ? Se pourrait-il que M. Borloo, durant son bref passage au ministère des Finances, ait opté pour soumettre à l’arbitrage la procédure judiciaire qui n’avait pas tourné en faveur des prétentions de Bernard Tapie ? C’est ce qu’affirme M. Stéphane Richard, directeur de cabinet de M. Borloo avant d’occuper les mêmes fonctions auprès de Mme Lagarde, c’est ce dont M. Borloo n’a gardé aucun souvenir. Quant à Mme Lagarde, elle s’est bornée à déclarer la semaine dernière que si elle avait eu, il y a cinq ans, la connaissance du dossier qu’elle a aujourd’hui, elle n’aurait pas consenti à l’arbitrage conseillé notamment par M. Estoup, approuvé, entre autres, par M. Richard et pour le moins cautionné par l’Élysée.

La tournure prise aujourd’hui par l’affaire risque théoriquement de ramener Bernard Tapie au point de départ, c’est-à-dire à l’époque où la Cour de cassation, en 2006, jugeait excessive l’indemnité accordée à l’ancien président d’Adidas, à savoir 135 millions d’euros, à comparer avec les 403 millions finalement attribués à l’honorable plaignant, touchés et mis par celui-ci à l’abri de toute restitution. Tout donne à penser que ce serpent de mare, et de mare boueuse, finira en queue de poisson et que l’État – c’est-à-dire le contribuable – lésé et volé comme au coin d’un bois n’est pas près de récupérer sa mise. De cet arbitrage si favorable à un drôle de particulier et si défavorable à l’intérêt public ne sortent grandis ni les arbitres qui en ont décidé — en tout cas l’insoupçonnable M. Estoup — ni les politiques qui ont tiré les ficelles de toute l’affaire de façon à être mis devant le fait accompli.

Ce qui débouche sur la question des questions : quels engagements secrets, quels services rendus, quelles amitiés inavouables expliquent et ont justifié le soutien apporté en 2008 par M. Sarkozy, président de la République, à M. Tapie, homme de lettres, de parole et d’omerta ?

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