Daniel Mermet va voir ailleurs s’il y est

Philippe Bouvard sur RTL, Ivan Levaï sur France Inter… Comme tous les ans, quand reviennent les beaux jours, les stations de radio et les chaînes de télévision procèdent à leur grand nettoyage d’été. L’heure, cette année, est au rajeunissement. Place, donc, à ceux qui piaffaient d’une légitime impatience et qui prennent la place des anciens dont on les chassera à leur tour avec les mêmes ménagements, c’est-à-dire généralement avec aussi peu d’égards, que leurs prédécesseurs. Ainsi va la vie…

Mais est-ce seulement, est-ce vraiment en raison de son état-civil que Daniel Mermet vient d’être débarqué ? Il est vrai que le producteur et animateur, depuis un quart de siècle, de la légendaire émission Là-bas si j’y suis, avait atteint l’âge canonique de soixante et onze ans au-delà duquel on n’est plus, comme disait précisément l’autre jour Ivan Levaï, qu’un « vieux con caduc » tout juste justiciable des soins éclairés du docteur Bonnemaison. Il n’est pas douteux d’autre part que le tout beau, tout nouveau et tout jeune PDG de Radio France, Mathieu Gallet, est en droit de remanier sa grille comme il l’entend, qu’il a sûrement d’excellentes raisons de couper son micro à Mermet, et qu’il ne manquera pas de les faire connaître.

On ne peut cependant se défendre d’observer qu’il y a un bon moment que Daniel Mermet et son émission « modeste mais géniale » étaient dans le collimateur d’une hiérarchie qui le poussait insensiblement mais inexorablement vers la sortie. On l’avait d’abord rétrogradé d’une heure de grande écoute vers une heure de moins bonne audience où l’avaient pourtant suivi ses fidèles. On avait ensuite réduit la fréquence de l’émission de cinq à quatre jours par semaine. Il était question ces derniers jours de le cantonner au week-end. C’était encore trop, apparemment.

Non pas que la tonalité de l’émission eût changé ni que sa qualité eût baissé. Elle était aussi excitante, aussi provocante, aussi insolente, aussi insolite que par le passé. Mais c’était justement cette voix dissonante, ce discours politiquement incorrect, à contre-courant, à contre-pied d’une radio tellement comme il faut, aux antipodes du prêt-à-penser qui règne sans partage sur France Inter, qui détonaient avec le chœur des béni-oui-oui qui font couler sur les ondes, du soir au matin et du matin au soir un flot d’eau tiède et parfumée, et qui faisaient ressortir par contraste l’uniformité conformiste de l’ensemble. C’était une tête qui dépassait et les adjudants n’aiment pas les têtes qui dépassent.

Feu Michel Polac était d’une mauvaise foi punique. Tout ce qu’il disait, tout ce qu’il organisait était biaisé, filtré, dominé par des arrière-pensées et tendu par des ficelles grosses comme des câbles. Pourquoi Droit de réponse, supprimé du jour au lendemain pour cause de lèse-Bouygues, laisse-t-il à ceux qui l’ont pratiqué, connu et suivi, un souvenir impérissable et nostalgique ? Parce que, telle qu’elle était, l’émission était un espace de débat, sans tabou, sans exclusive, largement ouvert, une respiration.

Daniel Mermet est un homme de parti-pris, et sa vision du monde passe par le prisme d’une idéologie. Daniel Mermet est d’un sectarisme, d’un manichéisme à la fois irritants et attendrissants. Il ne fait ni dans la nuance ni dans le compromis. Au moins assume-t-il ce parti, au moins a-t-il des idées, des convictions, des principes et le courage de les afficher.

Les imbéciles à qui l’on montre la lune et qui ne voient que le doigt s’étonneront sans doute que je défende Mermet et que je condamne sans réserve la sanction politico-policière dont il vient d’être l’objet. J’en vois déjà qui brûlent de se défouler, de me traiter de journaleux, de journalope, de vendu (ce qui est désagréable quand on est bénévole) et d’accuser Boulevard Voltaire, dont je suis, dois-je le rappeler, co-fondateur avec Robert Ménard, d’être de mèche avec les merdias, comme ils aiment à dire si élégamment.

Les idées de Daniel Mermet, qui sont en gros celles du Front de gauche, ne sont pas les miennes, mais est-ce au nom de la liberté, de la démocratie, qu’il lui sera désormais interdit de les défendre ? Et si je suis la plupart du temps en désaccord avec lui, est-ce une raison pour que je me réjouisse qu’il lui soit désormais impossible de les exprimer sur France Inter ?

Ce qui est choquant, ce n’est pas que Daniel Mermet ait disposé pendant vingt-cinq ans d’une tribune privilégiée, ce qui est choquant c’est qu’on l’en ait privé. Ce qui est plus choquant encore, c’est qu’une radio de service public, qui n’existe et ne fonctionne que parce qu’elle est payée par tous les contribuables, par tous les citoyens, soit confisquée par ses dirigeants et ses journalistes et ne reflète nullement à travers ses programmes et ses collaborateurs la réalité et la diversité du pays dont elle est censée être l’émanation, qu’elle soit constamment et délibérément la négation même du pluralisme sans lequel il n’est pas de démocratie.

Daniel Mermet est aujourd’hui victime d’un système contre lequel je ne sache pas qu’il se soit élevé comme il l’aurait dû quand il en avait la possibilité. Ce n’est pas une raison pour défendre ce système.

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